Autopsie d’une provocation Gare du Nord

Appréhendé dans sa globalité et en apparence, il m’avait semblé confusément en écoutant la radio et en regardant la télé que les incidents de la Gare du Nord se résumaient à un affrontement violent entre jeunes et policiers qui avait duré plus de six heures, mardi soir, à partir d’un fait générateur condamnable certes, mais somme toute anodin et qui avait dégénéré en une émeute, le tout dans une unité d’action et une continuité de lieux et de temps.

En réalité, à la relecture de la presse et des témoignages le fil des événements peut être décomposé en différentes séquences distinctes.

1°) Tout d’abord vers 16 h, Alors que deux agents de la RATP procédaient à un contrôle de billet dans les couloirs de la RATP entre le RER B et les lignes 4-5 du métro, une personne sans titre de transport s’en prend violemment aux contrôleurs, donnant un coup dans la figure à l’un et un coup dans l’épaule à l’autre, selon la RATP qui précise que des jeunes se sont mêlés du contrôle en protestant et s’en prenant aux deux contrôleurs. Luc Poignant, secrétaire départemental du Syndicat général de la police-Force ouvrière (SGP-FO), a précisé que “les agents ont ensuite reçu des projectiles tout comme les policiers venus leur prêter main forte”.

2°) Maîtrisé, l’individu sans billet est conduit par la RATP au centre de liaison de la gare du Nord où il est remis aux gendarmes. C’est là que la situation a ensuite dégénéré entre plus de 100 jeunes et les forces de l’ordre. Mais, toujours selon la préfecture, après ces premiers incidents dans l’après-midi de mardi, le calme est revenu. La police a alors procédé à neuf interpellations. Le dispositif de maintien de l’ordre n’est pas levé, il se renforce même, ce qui a pour effet de fixer les badauds comme les jeunes prêts à en découdre (vidéo) qu’ils soient déjà présents sur les lieux où qu’ils rejoignent la gare ou s’apprêtent à le faire.
La presse s’est invitée, les caméras TV aussi créant des abcès de fixation du public. Les portables fonctionnent à plein, tout est en place pour la suite.

Lire le témoignage de Samy sur les lieux avec son épouse entre 18.15 et 18.30.

L’auteur précise : Cette vidéo a été prise entre 18h15 et 18h30.
Contrairement à ce qui a été dit, l’accès était encore possible jusqu’à au moins 18h30 et les trains en provenance de banlieue nord continuaient d’arriver sans encombre.
De plus, s’il ne fait aucun doute sur la présence de casseurs, la colère et la tension, elles, étaient généralisées.
Quand aux plantes jetées par dessus la balustrade, ce n’est pas un “jeune” qui l’a jetée mais un homme d’une quarantaine d’années…
À noter également une jeune fille à lunettes qui s’est retrouvée coincée entre les rixes des civils et des CRS sous l’escalator. Au lieu d’être évacuée vers l’extérieur pour y recevoir d’éventuels soins, les CRS l’ont raccompagnée dans la foule en colère.

[NDLR : Pour la jardinière il semble démenti par l’interpellation de l’auteur présumé :
Selon la presse : un Français de 23 ans, originaire de Quincy-Voisins (Seine-et-Marne). Ce dernier a été arrêté par la brigade anticriminalité en civil travaillant sur le réseau ferroviaire. Situé deux étages au-dessus des policiers, il aurait poussé “une jardinière de fleurs de plus de 80 kg”, tombée “juste derrière une section en progression au pas de gymnastique”, explique la commissaire.]

Lire le témoignage de Nicolas sur les lieux vers 18.30.

Lire le témoignage de Gabriel sur les lieux à partir de 19.45

3°) Après cette acalmie qui n’est en réalité qu’un face à face tendu où les policiers reçoivent des insultes et où les badauds s’interrogent sur ce qui se passe et la suite possible des événements, les incidents reprennent dans la soirée vers 19H30 - 20h à l’intérieur de la gare. Là c’est autre chose. Des jeunes, dont certains armés de barres de fer, s’en prennent à des distributeurs automatiques de boissons dans les sous-sols de la gare, brisent des vitres, ampoules, rambardes en verre. Un magasin de chaussures “Footlooker” a été pillé devant les caméras (les images ont été largement diffusées).
Des jeunes ont jeté des projectiles sur les forces de l’ordre qui ont chargé et répliqué à coups de gaz lacrymogènes, sous le regard médusé de voyageurs pris entre les deux camps. Des jeunes opéraient par petits groupes en différents endroits de la gare souterraine. D’autres faisaient face à une cinquantaine de policiers en tenue anti-émeute.

Lire le témoignage de Christophe sur les lieux vers 21.30

Lire le témoignage d’Anne sur les lieux vers 22.00.

Lire le témoignage d’Agnès sur les lieux vers 23.20

4°) En fin de soirée, les forces de l’ordre avaient globalement réussi à sécuriser l’intérieur et les sous-sols de la gare. Mais, après minuit, certains groupes de jeunes évacués de la gare poursuivaient le bras de fer avec la police en surface, dans les rues situées aux abords. Le calme est revenu peu avant une heure du matin comme toujours… avec les derniers métro.

13 interpellations ont été effectuées au cours de la nuit.
Selon un bilan fourni par la préfecture de police de Paris, les 13 personnes, parmi lesquelles figurent cinq mineurs, ont été interpellées pour “violences volontaires sur agents de la force publique, dégradation de biens publics, dégradations de biens privés et vols en réunion” et placées en garde à vue.
Quatre agents de la RATP, quatre agents de la SNCF et un gardien de la paix ont été légèrement blessés, ajoute la préfecture, dans ces heurts déclenchés par le contrôle d’un voyageur sans ticket qui s’est rebellé et a blessé les deux agents qui cherchaient à vérifier sa situation. Plusieurs vitrines de magasin et des distributeurs ont subi des dégradations et un magasin de chaussures de sport a été “vandalisé”, selon la préfecture de police.

* * * *

En définitive, je crois que la présence conjuguée des forces de l’ordre en nombre et en tenue de maintien de l’ordre (dans un environnement difficile et peu sécurisant pour elles comme pour le public), la présence massive des médias entre 17H30 et 19.00 - période où précisément l’allègement du dispositif policier aurait au contraire permis de faire baisser la tension - auront finalement “convoqué” les images des violences qui ont suivi plus tard dans la soirée et qui ont été abondamment diffusées, en permettant aux casseurs informés par différents canaux : radio, portables, de rejoindre la gare du Nord.

Comme toujours, en matière de maintien de l’ordre à Paris, le fait d’engager sinon de provoquer les manifestants en début de soirée, c’est à coup sûr les fixer en grand nombre jusqu’à l’heure du dernier métro et des derniers RER de la nuit.

J’ai trouvé dans la presse les informations les plus contradictoires sur le fil des événements. Il semble difficile d’avoir une chronologie fiable. Je n’ai en particulier pas trouvé l’heure à laquelle le fraudeur a pu être exfiltré de la gare.

Le lendemain, Nicolas Sarkozy prenait le train gare du nord, pour un déplacement à Lille prévu de longue date. Très rapidement, la presse glissera du factuel à l’analyse des conséquences politiques, reprenant et commentant les prise de positions des candidats.

7 réponses à “Autopsie d’une provocation Gare du Nord”

  1. Cath dit :

    Bonjour Marcus et merci pour ce billet très documenté de témoignages de personnes sur les lieux. J’ai également lu des témoignages sur AgoraVox qui comme par hasard convergent avec ceux que tu mets en ligne.

    Si tu me le permets, je vais mettre un lien depuis mon site vers ton post car il convient de nous informer au mieux, par les temps qui courent.

    Très bonne journée !

    Cath

  2. zablo dit :

    On retrouve une analyse comparable dans un article du Réseau Voltaire. Reste donc maintenant à déterminer à qui profite le crime (la provocation) et qui en fut le commanditaire sachant qu’une toute petite officine peut aller très loin et très vite avec les moyens de communication d’aujourd’hui pour faire monter la sauce.

    Il me semble que le premier travail de la future Assemblée Nationale s’impose de lui-même : réunir une commission d’enquête parlementaire pour faire toute la lumière sur les évènements de la gare du Nord, cet incendie du Reichstag au petit pied !

    Cette fois-ci la provocation a échoué ; il n’y a pas eu de morts. Espérons que les derniers jours de campagne ne nous donneront pas l’occasion d’assister à une provocation réussie. Il est clair que beaucoup d’apprentis-sorciers et dans tous les camps sont prêts à tout désormais face à l’incertitude profonde du résultat de la présidentielle.

  3. marcus dit :

    Merci Cath.

    Tu as raison Olivier sur l’exigence de vérité même si je n’y crois guère. J’ajoute qu’une émission du genre France3 complément d’enquête serait également la bienvenue.

    Je crois que tu te trompes quand tu avances l’idée qu’en l’absence de morts la provocation a échouée. D’abord on ne peut que s’en réjouir évidemment car la configuration des lieux se prêtait à la réalisation d’un drame.

    Si l’objectif est de montrer que force reste à la loi coûte que coûte pour débusquer ses adversaires, faire monter le FN à leurs dépens, elle a plutôt bien réussi mais à quel prix ?

    Enfin, s’il est exclu que le fraudeur puisse faire partie d’une conspiration fumeuse, la gestion de l’incident, la fluidité de l’information, la présence rapide des TV à Paris, le rôle joué par les téléphones cellulaires, rendent désormais possibles toutes les manipulations d’une foule pratiquement en temps réel j’insiste sur cette notion.

    Je suis frappé également par les différents solgans relevés par les témoins :
    “Nike Sarko”, c’est clair c’est la banlieue. Mais le “police partout - justice nulle part” qui semble s’être répandu comme une trainée de poudre, cela m’interpelle.

    Bon allez je sais bien que je suis un peu court pour jouer les Oliver Stone. J’ai allumé la lampe, je ne pense pas avoir éclairé bien loin. Enfin…



    Paris - Gare du Nord
    envoyé par ump-bouffemont
  4. Cath dit :

    Marcus, me voilà convergeant vers ton blog à nouveau :)

    Voici le lien de l’article d’un voyageur, posté sur AgoraVox >

    http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=21559

    Encore un qui a eu chaud !
    A qui le tour ?

  5. raphykenny dit :

    Il me semble que l’on rentre dans une nouvelle ère, celle ou se sont les citoyens qui deviennent journalistes, celle où la protection de “civiles” lors d’affrontements n’est que secondaire, celle ou la pacification des évènements n’est plus à l’ordre du jour.
    Comment vouloir pacifier une situation en envoyant toujours plus de représentant de l’ordre établi.
    Certes le but ici n’était pas de régler la situation calmement, imaginez un nouveau soulèvement populaire à quelques semaines des présidentielles, à qui cela peut il bénéficier?

    ps: très bon site et un traitement de l’info qui s’inscrit entre le travail du journaliste ( dans la vitesse) et celui de l’historien ( qui confronte ses sources).

  6. Phinebacker dit :

    Bravo Marcus pour ce post de qualité et documenté. Il a le mérite de faire ce que personne n’a fait sérieusement jusqu’ici : établir une chronologie non pas dans le but de dénoncer ou de d’exagérer la violence des uns et des autres mais détablir la “vérité” qui réside dans le mouvement, l’évolution continue des faits.
    Mais les journalistes sont déjà bien loin, ils courent après les politiques qui n’ont que faire des évènements, seul leur importe l’écho…

  7. marcus dit :

    Merci pour vos encouragements.