Kennedy et moi

Ne cherchez pas le rapport dès les premières lignes.
De prime abord il n’est pas évident mais c’est promis, ça va venir.
Dans mon précédent billet, je vous narrais comment je me suis couvert de ridicule devant tous mes petits camarades en jouant malgré moi les “crocodile dundee” avant l’heure. Puis, par la grâce de MarieD et de Joyce notre conversation a déviée sur les Malabars, je ne leur en ferai pas grief.
Quand j’étais môme, j’habitais à Grenoble un logement de fonction fourni par l’usine métallurgique où bossait mon père. C’était une maison située en face de l’usine, juste de l’autre côté de la voie ferrée. Cette maison a disparu depuis et il ne sera donc pas permis de poser une plaque sur ma maison natale le moment venu.

Juste en face de chez moi il y avait une petite cité de trois immeubles de 8 étages. Construits à la fin des années cinquante avec un financement de l’usine, ils étaient essentiellement occupés par des ouvriers et personnels de maîtrise de l’entreprise qui comptait alors au bas mot 3500 employés. Cette cité grouillait littéralement de gamins. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.
Dois-je rappeler combien, en ces temps de vaches maigres mais pas encore folles du milieu des années soixante, l’argent de poche était rare, plus rare qu’aujourd’hui c’est certain.
Heureusement, on n’était pas dépensier surtout pour les fringues. “Fashion” ? Le concept restait à inventer, chez nous en tout cas. Le “portable” ? On avait bien vu Illya kuriakin téléphoner avec son stylo à son pote Napoléon Solo, mais c’était à la télé et ça faisait marrer.
Gamins nous étions DÉSARGENTÉS certes… mais FIERS et HEUREUX, assurés que même si ça tournait mal à l’école, on pourrait tous, au pire, bosser à l’usine.

Nous étions toutefois bien attirés par les Malabars dont nous faisions tous une consommation déraisonnable et immodérée, et leurs décalques à se tatouer sur les bras ou à échanger entre copains pour les collectionner.
Nos Malabars, on se les achetait procurait au bureau de tabac situé au coin de l’avenue qui menait à l’usine, tout comme ces pétards à mèche “cobra” que nous faisions exploser dans les boîtes aux lettres. Ben oui quoi, l’OAS avait plastiqué à tout va à la fin de la guerre d’Algérie (et même encore un peu après) alors, pourquoi pas nous ?
(1966)
Sans doute le buraliste avait-il remarqué une diminution rapide et inexplicable d’une partie non négligeable de ses Malabars exposés à la vente. Ayant supposé - non sans raisons valables - une éventuelle relation avec les gamins du quartier, sa vigilance se fit de plus en plus pesante.
Dès lors, chaque fois qu’il nous voyait franchir, en groupe, le seuil de sa porte, ses sourcils se fronçaient subitement et son regard suffisait à témoigner de la confiance limitée qu’il plaçait en “notre intégrité” que nos parents voulaient pourtant irréprochable.
Ainsi concevait-il personnellement l’éducation de ses fils. Mais hélas, quelques années plus tard, son propre fils lui piquera des cartouches de cigarettes américaines (tant qu’à faire) dans la réserve, pour initier tout le groupe de joyeux drilles dont j’étais aux joies du tabagisme derrière l’Église Saint-Pierre du Rondeau.

Marcus balance ? C’est bien mal me connaître car, si je vous raconte cela, c’est que notre petit camarade s’est finalement fait chopper par son père qui l’a dérouillé sec. Ingratitude paternelle de ce commerçant borné qui, tout bien considéré, pouvait légitimement s’attendre à un retour sur investissement avec tous ces futurs clients prospectés par son fils.
Ironie du sort, quelques années plus tard, il se fera dérouiller lui-même, non par son fils, mais par les CRS dans une manif de commerçants conduite par Gérard Nicoud du CIDUNATI. “C’est bien bon pour sa g…..” me confiera son fils. Mais je me disperse et tout cela nous éloigne encore un peu plus du titre énigmatique de mon billet.
Donc, pour palier cette impécuniosité récurrente et financer nos Malabars - certains s’étaient fait gauler à les piquer par le buraliste musclé et ça faisait réfléchir - mes petits camarades et moi avions imaginé un ingénieux système de “tiers payant”.
Il y avait dans cette cour des immeubles - que d’aucuns appelaient de manière méprisante “la cour des miracles” - une épicerie aujourd’hui disparue comme tant d’autres. Bien avant la collecte sélective du verre, sinon même les bouteilles en plastiques, existait la consigne. Le principe était simple et efficace. Vous achetiez votre litron vous payiez à la fois le contenu et la consigne du contenant, vous rameniez la bouteille, le commerçant vous remboursait la consigne.
Avec les boit-sans-soif du quartier, notre homme avait de quoi faire et cette abondante consommation générait de la manutention. Il en charriait des caisses et des caisses de bouteilles vides déconsignées. Faute de place dans l’arrière boutique, notre brave épicier les empilaient à la va vite à l’extérieur au bord d’une petite rue peu fréquentée, en attente d’enlèvement. Vous imaginez la suite… On allait lui tirer ses bouteilles en prenant bien soin de ne pas prendre celles du dessus et on allait illico les déconsigner… chez d’autres commerçants bien sûr et même parfois chez lui, “juste pour le fun” dirait-on de nos jours.
Cette activité criminelle, encadrée par les plus grands qui se contentaient de faire le guet pour ne pas s’exposer eux-mêmes à des risques inconsidérés, nous rapportait des revenus substantiels à l’échelle de nos modestes ambitions. Ce manège à duré assez longtemps, jusqu’à ce que notre épicier ne soit alerté par son fournisseur qui voyait régulièrement revenir des caisses à moitié pleines, d’autres à moitié vides, mais rarement pleines.
Parodiant Jacques Chancel dans Radioscopie (circulez les jeun’s) vous êtes sur le point de me dire : Et Kennedy dans tout ça ? J’y viens.

Trois ans plus tôt, j’avais huit ans. Et c’est précisément devant cette épicerie, juste devant un petit muret de pierres qui faisait office de banc, qu’un soir de novembre 1963, j’ai appris qu’on avait tiré sur le président Kennedy à Dallas. Comme beaucoup de Français et malgré mon jeune âge, je me souviens de ce sentiment de tristesse. J’ai pensé que c’était moche, que ce président là était un grand homme.
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Kennedy en Amérique, De Gaulle en France… Enfant, je pensais qu’il ne fallait pas s’en faire car il y aurait toujours, en Amérique et en France, ces grands présidents capables de régler tous les problèmes du monde. |
Au soir du 22 novembre 1963, j’ai déjà probablement commencé à perdre un peu de mon innocence.

29 septembre 2007 at 1:59
@ Pascal : je tiens à t’assurer que je n’ai rien contre les épiciers.
29 septembre 2007 at 13:30
Le 22 novembre 1963, j’étais dans ma chambre Boulevard Gambetta à Grenoble. J’ai pleuré, puis j’ai écrit un petit mot que j’ai glissé dans le livre que je lisais : “Si Kennedy est mort, le monde s’écroulera”.
29 septembre 2007 at 13:45
Je crois que nous sommes quelques uns (es) à nous rappeler très exactement où nous nous trouvions quand un évènement nous a marqué et c’était bien le cas.
Entre 65 et 73, j’arpentais le boulevarg Gambetta tous les jours pour aller et revenir du Lycée Champollion. entre le Cours Lesdiguières et le Cours Jean Jaurès. Si tu étais encore là bas, nous avons pu nous croiser.
Peut-être Joyce, auras-tu reconnu l’Avenue de Beauvert et l’usine Neyrpic en face de l’Hôtel Lesdiguières. Les immeubles en ce temps là avaient leurs balcons peints de toutes les couleurs. c’était pratique pour expliquer où était le quartier.
J’ai passé une enfance merveilleuse dans cette ville et ce quartier où la moitié de mes copains étaient italiens d’origine et ou je suis resté jusqu’en 1973 puis de 76 à 79.
29 septembre 2007 at 14:00
Ben… j’étais à l’angle du Boulevard Gambetta et du cours Berriat. Alors depuis le balcon, je zieutais les garçons de Champollion !
Mais j’avais presque 18 ans en novembre 63… déjà une vieille. Mes frères les “petits”, allaient à Champollion… eux !
29 septembre 2007 at 14:17
Mon cher Marcus,
Aujourd’hui avec le recul et ce que l’on sait de lui, la mort de cet homme me laisse indifférent, en effet ” Ne te demande pas ce que l’amérique peut faire pour toi, mais ce que toi tu peux faire pour elle ! ” un vrai programme de mafieux dont il est vrai, il était héritier en la personne de l’arrière grand père et du grand père, une sorte de salopard local les poches sales du frics qu’ils ont volés aux petits, sa mort coincide sans doute des prérogatives de cette famille ….
Pat. un peu dur aujourd’hui, mais il faut traduire certaines vérités …
29 septembre 2007 at 14:38
> Joyce : Déjà un vielle NON ! mais une grande OUI ! ;o))
Tu habitais donc à deux pas de la Place Victor Hugo ? Un quartier prestigieux, plus prestigieux que le mien en tous cas
A la fin de ma scolarité, mon Quartier Général, c’était le bar “Le Londres” qui était tenu par un ancien international de Rugby et sa femme qui était comme une seconde maman pour les lycéens.
29 septembre 2007 at 14:53
Moi je n’étais tout simplement pas né. En revanche je me rappelle où j’étais pendant le 11 sept. :-/
29 septembre 2007 at 15:07
> Xavier : je veux bien le croire et tu radoteras tout ça à tes arrières petits enfants. Enfin si d’ici là le Dr PEUPLU n’a pas pété un cable. Excellente ta dernière vidéo. On a tous connu ça en consultation comme patient au moins, pas vrai ?
> Pat : Je suis désolé, mais tu fais du hors sujet mon ami. Mon propos était d’exprimer un ressenti à l’instant T et d’évoquer un contexte local et temporel (pas de refaire l’histoire) et surtout pas d’engager une polémique. Mais sache que moi aussi, j’ai fait l’inventaire par la suite : droits civiques, Vietnam…
C’était surtout prétexte à raconter mes souvenirs et mes turpitudes.
29 septembre 2007 at 15:13
Oui, l’une des fenêtres de l’appartement était dans l’axe de la petite rue ????? qui allait du boulevard Gambetta à la place Victor Hugo (où mon père promenait le chien). Juste en face de l’Ascenseur !!!
Je n’ai pas eu conscience d’un quartier plus prestigieux qu’un autre. Nous sommes arrivés en 62 et j’en suis partie fin 66. C’était un logement de fonction.
Pas de souvenirs du Londres, mais du Wagram, oui !
29 septembre 2007 at 15:21
Hé hé : La rue Beranger ! Quelle mémoire ce Marcus.
29 septembre 2007 at 15:40
Excuse moi Marcus, mais dès que je vois une photo de ce type ça m’hérisse la couasne ….
Mais comme je suis un bon gars je vais te faire connaître une aventure dont je fus l’unique témoin, c’était en 1983 à Paris, j’étais à me promener sur le champs de Mars à Paris, dans la lune comme dab, j’ai pas vu que j’étais seul, je lève la tête plus personne autour de moi et d’un seul coup, je me trouve en compagnie du Président Nixon, oui ! Oui ! Il étais juste à côté de moi seul, il me souriais, j’ai fais un pas ou plusieurs pas en arrière car les gardes du corps étaient très impressionnant ….. faut dire que j’avais le chic de me foutre dans des situations invraisemblables ….
Pat.
29 septembre 2007 at 16:09
marcus ,joyce,qui repasse à marcus ,qui repasse a joyce , qui elle lui refile son mistral gagnant contre sa bouteille de lait,lui ne s’en laisse pas compter lui balance son rouleau de zan (oui ,à l’époque il ne savait pas quoi faire de ses noix,af af af ),elle se la joue marylin,alors qu’elle a encore des rapports avec warren(oui ça c limite)……
Bon suis pas en verve cet am,en fait juste pour vous dire toute ma jalousie a vous entendre parler de la guerre ensemble et surtout plus sérieusement, pour te dire marcus que j’avais trouvé ce texte souvenir formidablement rédigé.
29 septembre 2007 at 16:41
C’est vrai Pascal, je me voyais avec Marcus et ses copains avec le bruit des bouteilles en fond sonore, tant l’écriture est vivante.
Mais ça m’a déclenché une énooooooooooooorme envie de mâchouiller un Malabar. Même si je ne mange jamais (plus) de chewing gum !
29 septembre 2007 at 20:54
@Marcus.
Merci!
Personnellement je n’ai jamais connu ça, mais je sais que chez certains médecins c’est courant… j’espère qu’ils se reconnaîtront! XD
@Pat
C’est quand même dingue de rencontrer ces gens-là comme ça… je pense qu’aujourd’hui ce n’est plus trop possible… ils sont tellement médiatisés. :-/
29 septembre 2007 at 22:44
> Ya de ça Pascal.
> Joyce et Pascal : Merci pour le compliment.
30 septembre 2007 at 0:34
Ben oui souvenirs souvenirs ….
en 63 j’avais - 6 ans !! alors je ne peux pas te parler de Kennedy …
Voyons je cherche un fait marquant qui aurait laissé en moi une trace … la première victoire de François ?? je me souviens avoir dansé sur la pelouse de mes voisins, avec les enfants de mes voisins, en chantant Mitterand président, Giscard au placard … sans avoir aucune notion de politique !! et surtout des voisins bien de droite, ils devaient être verts !
Et puis aussi la mort de Cloclo bien sûr,plus tard les manifs contre Devaquet et puis côté bonbon les sachets d’une poudre qui pétillait quand on la mettait dans la bouche même qu’à l’époque la rumeur courait que des enfants étaient morts étouffés avec ce bonbon trop de la balle !
Je me souviens aussi d’un tremblement de terre en Yougoslavie en 78 je crois, prise de conscience qu’on est peu de choses face à la force de la nature …
30 septembre 2007 at 2:20
J’admire le côté intergénérationnel du Malabar… ça a été votre jeunesse, celle de ma mère, la mienne aussi…
30 septembre 2007 at 7:41
@Xavier,
C’était un lundi, le seul est unique jour de repos de la semaine, c’était du temps où les semaines duraient 77 heures où il fallait travailler plus pour gagner moins juste que moins. Faut te dire depuis mon enfance j’ai une sale habitude dès qu’une mouche passe je créé mon film et si l’on ne me réveille pas ça peut durer longtemps les épisodes se succédant rapidement. Je marchais donc dis-je sur le Champs de Mars, et je me trouve juste à côté de lui, un grand gars (taille) il me regarde, il sourit, je suis resté bouche bé, mais ce qui m’a vraiment impressionné hormis le fait de voir à 50 cm de moi le Président Nixon, ce fut les gardes du corps impressionnant de hauteur, tous vêtus de noir, lunettes noires, des yeux qui partaient dans tous les sens…. Ils m’ont complètement ignoré. Je suis resté cloué sur place, et le Président m’a fait signe de la main avec un sourire sympatique en coin, un peu comme un cow-boy, je sentais qu’il était ailleurs, il avait une attitude curieuse …….
Pat.
30 septembre 2007 at 8:54
C’est pas faut Xavier, mais ta maman n’a sans doute jamais déconsigné plusieurs fois les mêmes bouteilles pour se les payer.
30 septembre 2007 at 10:15
> Marie : Les Frizzy Pazzy peut-être ?
> Dom : Les désirs de la Duchesse sont des ordres.
30 septembre 2007 at 16:06
> Marie : “la première victoire de François ?? je me souviens avoir dansé sur la pelouse de mes voisins, avec les enfants de mes voisins, en chantant Mitterrand président.”
Hola ! mais c’est beaucoup plus tard ça… 1981, J’avais 26 ans
il y a 26 ans.
1 octobre 2007 at 15:26
C’est là que je me dis que je suis un “bébé” !! Le 22 Novembre 1963, je n’étais même pas le projet d’embryon !!!
Mais j’ai connu les malabars et les roudoudous ;o))
2 octobre 2007 at 12:44
En novembre 63, j’étais au service de la Natioin.
J’effectuais le début de mon service militaire en cette bonne ville de Monluçon dans l’Allier.
Aprés mes classe je suis parti à Metz comme Maréchal de Logis, gérant de foyer.
Je me souviens avoir beaucoup regretté la disparition d’un grand bonhomme, ami de la France surtout d’ailleurs grâce à Jackie dont les origines françaises et sa gentillesse avaient ému notre Grand Charles national.
3 octobre 2007 at 23:50
J’ai fait l’armée 10 ans après toi Elcab
… En Allemagne, à 14 H 00 de train de chez moi.
9 janvier 2008 at 18:56
Je suis nee en 68 et j’ai grandi a Beauvert. Cet article m’a rappele de tres bons souvenirs….Je me souviens de l’epicerie “L’etoile des Alpes”…Ma mere travaillait a Neyrpic et nous habitions la rue Francis James (en face du foyer Sonacotra)….
Merci pour l’article.
Est ce que quelqu’un a d’autres petites histoires a partager?
9 janvier 2008 at 19:31
Hé hé,
Ça fait plaisir et c’est tellement inattendu de voir une grenobloise connaissant le quartier débarquer sur mon blog. Très heureux, Cyrrnna, que cet article ait pu réveiller quelques souvenirs.
Quand je dis qu’un billet sur un blog, c’est un peu comme une bouteille à la mer.
7 avril 2008 at 9:30
[…] ans la cour des immeubles de la cité ouvrière que mon père avait baptisée avec mépris la cour des miracles se joue une toute autre partie de bras de fer. J’y retrouve en effe […]