Vos deux petits sont en bonne santé…

Grenoble, mi-août 1944 : les Alliés débarquent en Provence. Dans une semaine, les américains auront remonté la Vallée du Rhône, libéré Valence, Lyon et Grenoble, le 22 août. Mais pour l’heure, les allemands et la milice y sont toujours et font régner la terreur sur la ville et la région. Un inconnu sonne à la porte de ma grand-mère paternelle et lui remet un billet. Sa mission accomplie, il prend congé aussitôt…

Depuis près d’un mois toutes les liaisons avec le Plateau du Vercors sont interrompues. Irène, c’est son prénom, héberge sa belle-fille Micheline et sa petite fille Michèle qui n’a pas encore un an. Elles sont ici, à Grenoble, sans aucune nouvelles de leur fils et ou mari. Eux, depuis plusieurs semaines, ils sont là-haut, au Vercors. Irène ne montrera jamais à sa belle-fille le moindre signe de défaillance, et pourtant…


Irène (1897-1974)

“Ma pauvre madame, si vous saviez, c’est épouvantable ce qui s’est passé là-haut… Il y a peut-être un espoir, mais il est bien mince, il faut vous préparer au pire”.

Flash-back

Depuis le début 44, René - qui deviendra mon papa - est en cavale avec armes, bagages et famille. C’est également le cas de la plupart de ses collègues fonctionnaires de police du petit commissariat de Roche-La-Molière, commune minière du bassin houiller de Saint-Etienne (Loire). Faut dire que la production intensive de faux documents administratifs en tous genres et les menus services rendus aux maquis environnants étaient devenus la spécialité de la maison. Cela avait fini par se savoir. Grâce à un informateur providentiel à la Komandantur, ils avaient heureusement appris l’imminence de leur arrestation et s’étaient “mis au vert” in extremis, dans des conditions rocambolesques qui nous emmèneraient trop loin pour que je les résume ici.

Après avoir séjourné un temps dans un maquis de la Haute-Loire et littéralement crevé de faim, mon père, ma mère et ma grande sœur Michèle (née en septembre 1943), s’étaient finalement repliés à Grenoble, chez mes Grands-parents paternels…

Reste tranquille et ne sors pas !

Telle était la consigne donnée à René par Marcel, son père (mon futur grand-père). Né en 1895, Marcel était un homme d’une grande autorité. Officier d’active dans la gendarmerie, démobilisé après l’armistice de juin 1940 qui limitait les effectifs de l’armée française, il avait trouvé un emploi de responsable de la surveillance dans une grande entreprise métallurgique grenobloise, laquelle planquait nombre de déserteurs italiens qui avaient fuit les allemands comme la peste pour trouver refuge auprès de leurs compatriotes à Grenoble.

Ancien combattant de 14-18, Marcel eut la chance de réchapper à la sanglante expédition des Dardanelles en 1915. Sa carrière militaire l’amena ensuite au Levant, en Syrie, alors sous protectorat Français, où il organisa la gendarmerie syrienne pour lutter avec succès contre les pillards ottomans. (photo)

De retour en Métropole, il servit au régiment de cavalerie de la Garde Républicaine de Paris. Il fut blessé au pont de la concorde en réprimant la manifestation des ligues d’extrême droite le soir du 6 février 1934. En défendant l’Assemblée Nationale, il avait ainsi contribué, à sa juste mesure, à sauver la République. (photo)

Personnage singulier, d’une stature imposante, Il était en Syrie l’ami des Druzes, il n’avait pas hésité à employer discrètement des cavaliers Tcherkesses, présents en Syrie, comme forces supplétives. Il avait chassé l’Antilope à cheval, au mousqueton de cavalerie. Petit j’étais impressionné par tous les trophées de grande chasse qui ornaient le salon de ma grand-mère Irène. Elle avait épousé son militaire de mari à la fin de la Première Guerre Mondiale. Elle avait eu deux fils : René en 1919 et Gérard en 1925 et, il faut bien le dire aussi, une vie peu commune pour la petite paysanne charentaise élevée à la dure qu’elle était.


Irène (1897-1974) et Marcel (1895 - 1958)

Rester tranquille, facile à dire !

Mais quand on a 24 ans et des fourmis dans les jambes, c’est autre chose… Au cours d’une imprudente escapade en ville, René est contrôlé à un barrage. Par chance le téléphone reste désespérément muet et le sous-officier suspicieux l’envoie finalement balader. Cette mésaventure qui aurait pu se terminer très mal, finit par convaincre René de la nécessité de rejoindre le maquis. Il en parle à Marcel qui prend alors la sage résolution de l’accompagner. Géniale intuition paternelle dont la sagesse et le passé militaire feront toute la différence…

Et c’est ainsi que tous deux montent au Vercors dans les tout premiers jours de juin 1944 se voyant attribuer les pseudonymes de Legrand Marcel et Legrand René, rapport à la taille de mon grand-père qui mesurait au bas mot un mètre quatre vingt-cinq.

Il sont affectés à Vassieux-en-Vercors. Ils ne le savent pas encore, ils seront bientôt aux première loges.

Avec le débarquement du 6 Juin 1944, l’ordre de mobilisation est lancé à tous les maquis de France. Des volontaires de toute la région montent au Vercors pour aider les maquisards et les réfractaires. Le Plan Montagnard entre en action, le plateau et ses issues sont verrouillées. La résistance espère un soutien aéroporté des alliés mais ce plan audacieux sinon aventureux sera en définitive écarté par les alliés qui disposent seuls de la maîtrise des moyens aériens. Un aérodrome avait pourtant été aménagé à Vassieux-en-Vercors, il servira quand même… mais aux allemands.

Désormais, ce sont en tout 4000 hommes qui se trouvent sur le massif. Les armes ne manquent pas les parachutages ont été conséquents et parfois ostentatoires, le jour, avec parachutes bleu-blanc-rouge. Les allemands inquiets de cette situation, décident de liquider le maquis. Le 13 juin 1944, les combats font rage à Saint-Nizier du Moucherotte, au dessus de Grenoble. Dès le 15 juin, mais au prix de pertes sévères, les Allemands réussissent à monter provisoirement dans le Vercors mais sans être encore en mesure de l’investir, il se contentent de repousser les maquisards vers le centre du plateau. Le 21 juillet 1944 au matin, après l’avoir bien préparée, ils passent à l’offensive avec 15000 hommes - une division complète avec des troupes de montagnes aguerries et un bataillon parachutiste - lancés à l’assaut du plateau. Ils disposent de liaisons radio, du soutien de l’artillerie et d’un appui aérien avec un aérodrome tout proche, à Chabeuil.

Le matin du 21 juillet, Marcel, René et leurs camarades voient alors arriver par le sud puis passer les planeurs. Tous croient jusqu’à la dernière minute qu’il s’agit des américains mais ils vont vite déchanter. Il faut se rendre à l’évidence en voyant les croix noires sur les ailes en tissu. Sitôt atterris, les paras giclent des planeurs. Les maquisards engagent l’ennemi avec des armes légères et quelques fusils mitrailleurs. L’ennemi, soutenu par son aviation qui mitraille les positions tenues par les FFI, réplique à coups de mortiers - les FFI n’en disposent pas - et par des tirs nourris et précis de mitrailleuses. Face à des troupes d’élites et malgré une résistance acharnée, le rapport de force est inégal. La résistance tentera de reprendre Vassieux, en vain.

Depuis leur position, le repli vers le Nord s’impose même si l’histoire révèlera que ce n’était pas le meilleur choix d’autant que, plus au nord, les derniers verrous du plateau sautent les uns après les autres. Marcel essaye d’organiser le regroupement de partisans isolés près de Rencurel, mais il analyse la situation et comprend très vite que le sort du maquis est scellé. L’ordre de dispersion est d’ailleurs donné. Le 23 juillet dans l’après-midi la bataille est finie après 56 heures de combats. Les allemands tiennent le Vercors, ses villages, ses voies de communications. La seule solution est de se nomadiser en évitant les villages, les routes et les chemins. Pour Marcel il importe désormais de sauver sa peau et celle de son fils, n’est-il pas monté avec lui pour cela ? J’en suis pour ma part persuadé.

La rage des SS se déchaîne sur le plateau, sa population et même son bétail. Fermes incendiées, maisons dynamitées, exécutions sommaires, pendaisons sur une jambe, massacres des blessés, des personnels de santé, de l’aumonier du Vercors, les exactions ne se comptent plus. Dans les vallées environnantes les routes sont surveillées par d’incessantes patrouilles et les ponts sont gardés. Alors qu’il tente de s’exfiltrer plusieurs jours après la bataille, l’écrivain Jean Prevost (alias Capitaine Goderville) est tué dans une embuscade près de Sassenage dans la banlieue de Grenoble.

Marcel, lui, sait bien ce qu’un bouclage veut dire. Il en a la conviction et parvient à raisonner son fils : il ne faut pas descendre dans la vallée pour tenter de franchir l’Isère ni rester sur le plateau, mais se planquer dans l’entre-deux, dans un endroit le plus discret possible, en attendant des jours meilleurs. Après avoir réussi à se faufiler entre les colonnes allemandes, déjoué les embuscades et descendu de nuit des reliefs escarpés qui “vaccineront” à jamais René des joies de l’alpinisme, ils trouvent, une grotte au Nord de Malleval, au-dessus de Vinay.

Là, ils resteront terrés pendant plus de deux semaines sans même pouvoir tenir debout, avec pour seule alimentation du chocolat vitaminé américain et quelques maigres rations. Ils entendront épisodiquement des coups de feu, les aboiements des chiens utilisés par les patrouilles. Par chance, avec eux se trouve Yves, le fils d’un propriétaire du coin (qui sera tué quelques mois plus tard lors de la libération de Colmar). Il réussira à joindre une ferme isolée de sa connaissance d’où il ramènera un peu de jambon et du lait. C’est par son intermédiaire qu’un messager de confiance se rendra à Grenoble et remettra à Irène ce message volontairement anodin disant que “ses deux petits” étaient “en bonne santé” et qu’ils seraient bientôt de retour, un texte dont le messager lui-même ignorait probablement la signification réelle.


Photo du document original

Brèves considérations sur la fragilité de l’existence.

840 français combattants de la résistance et habitants du plateau ont perdu la vie au cours de la bataille du Vercors. Vassieux-en-Vercors fait partie des cinq commune de France compagnons de la Libération (avec Nantes, Paris, Grenoble, et l’ïle de Sein).

La vie tient à peu de choses. Un jour Marcussette, mon historienne de fille, me dit à propos de 14-18 : “Quand on y pense, nos deux familles d’origine ont eu de la chance car les arrières grands-pères sont tous revenus vivants de la guerre”. Et alors que je n’y avais pas vraiment songé, l’idée m’est venue qu’elle regardait peut-être les choses par le mauvais bout de la lorgnette. En effet, si eux n’avaient pas eu cette chance, ni elle, ni ses parents, ni ses grands-parents n’auraient été là pour en parler.


Mes futurs parents : René et Micheline avec ma sœur Michèle, en 1945 sur le Léman

Mon père est entré dans sa 89e année, ma mère dans sa 86e année. Le temps est venu pour moi de m’atteler à cette tâche d’écriture et de transmission de la mémoire familiale avant que celle-ci ne se disperse aux quatre vents. Cette histoire familiale des deux générations qui m’ont précédé a parfois croisé l’histoire tout court. Mon grand-père a qui je dois donc d’être là, à plus d’un titre semble-t-il, est décédé à l’âge de 63 ans, en janvier 1958 il y a bientôt cinquante ans. Trop petit à l’époque, je n’ai de lui aucun souvenir autre que des récits, quelques photos et documents à conserver précieusement.

21 réponses à “Vos deux petits sont en bonne santé…”

  1. Béatrice dit :

    Bonjour Marcus, émouvante histoire familiale, qui ressemble un peu à celle vécue par mon gd père paternel (qui lui a fait le Chemin des Dames et les Dardanelles)… une histoire que je retrace depuis bientôt 10 ans pour moi mais aussi pour mes enfants… étant la plus âgée de la famille je ne veux pas laisser partir tout ça… J’ai mis mon histoire sur papier avec photos et textes, mais depuis quelques temps je la construis aussi sur le net… Un travail de mémoire à faire car c’est notre histoire, nos racines, c’est nous tout simplement.

  2. okatarinabella dit :

    très belle histoire….c’est ça qui me manque c’est les histoires de famille…c’est pour cela que je retrace la généalogie de la famille…et que du côté de prince charmant et bien ça vaut le coup !!!

    merci de nous avoir fait partager ce moment avec de superbes photos
    bisous oka

  3. Phinebacker dit :

    Superbe moment de mémoire, le genre de billet qui fait aimer les blogs.
    Je l’apprécie d’autant plus que de mon coté je n’ai strictement aucune information sur l’histoire familiale et c’est quelque chose qui me manque.
    Cultive cette mémoire avec soin c’est un bien précieux !!

  4. JR dit :

    Merci, c’est passionnant comme récit.

  5. elcab1 dit :

    Trés belle histoire émouvante Marcus.

    Je retrouve des similitudes avec mes parents et grands parents.
    En effet mon grand père paternel était gendarme à St Jean d’Angély et mon père était inspecteur principal au commissariat de police de Saintes.

    Curieux non ?

  6. marcus dit :

    Merci à vous tous, sincèrement, pour ces premiers commentaires qui me touchent beaucoup et auxquels je ne m’attendais vraiment pas. Ils sont pour moi un encouragement précieux. Merci encore.

  7. Camaienne dit :

    quels moments, j’ai envie de dire, encore! raconte encore !!!

  8. Calpurnia dit :

    Belle histoire… Apparement sacré boulot pour toi que de devenir la mémoire de ce passé si proche et également si loin. Je sais de quoi je parle, mais le moindre papier anodin prend des significations très émouvantes, qu’il nous faut léguer à nos enfants et petits enfants…
    Bon courage !

  9. Louisianne dit :

    Très belle histoire et très belles photos. Sans compter que tu as beaucoup de chance d’avoir encore tes parents ! En effet ce serait dommage de ne pas écrire tout ça !

  10. marcus dit :

    > Calpurnia : Merci ! Nous sommes tous deux d’une génération qui a été bercée dans les récits de cette période là. Certaines histoires ont eu une fin heureusee, d’autre pas malheureusement. Oui c’est un peu de travail mais il en vaut la peine et les outils dont nous disposons peuvent le faciliter. Ainsi, par exemple je trouve qu’il vaut mieux rephotographier une photo que la scanner. Je réfléchis à l’archivage au classement, au traitement, aux supports…

    > Louisianne : Oui c’est vrai, c’est une chance. Mon papa a lu cette narration tout à l’heure, une bonne occasion de faire travailler la mémoire (la mémoire profonde est d’ailleurs celle qui fonctionne le mieux sur le grand âge). Il m’a dit spontanément c’est bien mais il y a quelque chose que tu ne racontes pas, nous y sommes montés à pied et c’était épuisant. J’étais crevé.
    Maman de son côté a relevé que ma grand-mère avait tout fait pour la protéger des rumeurs les plus alarmistes qui courraient alors dans la ville.

    > Camaienne : “raconte encore”… C’est flatteur, merci. J’aurais peut-être bien un post-scriptum à ce récit concernant les conditions du départ de Roche-La-Molière. Je vais voir…

  11. Marina dit :

    Impressionnant! Et très émouvant aussi!

  12. Joyce dit :

    Passionnant. Je suis d’autant plus sensible que c’est sur le plateau du Vercors que je promène mes chaussures de rando très souvent. Juste au-dessus du Moucherotte et des Trois Pucelles, sur le plateau de la Molière.

    Et puis un clin d’oeil supplémentaire, le nom d’emprunt… Legrand. Qui est mon nom “pour de vrai”.

  13. marcus dit :

    Chère Joyce,
    J’imagine que tu peux visualiser les lieux sans recourir à Google Earth. Le terrain est magnifique mais difficile, surtout la faim au ventre parce que l’attaque va rendre rapidement très compliqué le ravitaillement, idem pour les munitions. Il faut ajouter à cela le mauvais temps et la pluie qui font qu’en montagne, même l’été comme tu le sais, il fait froid.

  14. Joyce dit :

    Je suis à quelques kilomètres du “pied du Vercors”. Même ma banque est “dans le Vercors”.

    Quand je randonne sur le plateau, j’ai toujours une pensée pour ceux qui y sont venus avant moi, luttant pour leur survie et celle de ceux qui sont aujourd’hui des “enfants libres” de mettre leurs pas dans les leurs et d’ admirer le paysage.
    J’espère que ceux qui comme moi arpentent ces sentiers et ces forêts ont aussi une pensée pour eux.

  15. ecaterina dit :

    Très joli billet ! Touchant.
    Tu as raison de “t’ateler” à la tache. Bon courage !
    ps Ta mère est sublime.
    (et pour l’anecdote: ma mère qui est passée derière moi quand je lisais ton billet a vu la photo par dessus mon epaule: “c’est quelle actrice?” m’a-t-elle demandé admirative)

  16. marcus dit :

    > Ecaterina : Merci pour elle, à toi et à ta maman.

  17. Danny dit :

    Marcus,
    Plusieurs remarques :
    1 - Ta famille est originaire de “par chez moi”… puisque je suis au tout début de la Haute-loire, côté St.E, et à moins de 10 klms de Roche la Molière… Mon papa, né en 25, était du Chambon Feugerolles… Et peut-être dans le même groupe de maquisards que le tien…
    2 - Mon oncle, né en 21, et seul de cette génération dans notre famille, a écrit beaucoup de choses sur son passé, concernant la dernière guerre en particulier…
    Jusqu’à ce jour, ses écrits que j’ai transcrits sur ordi n’ont étés remis qu’à mes frères et soeurs, mais, avec son accord, je pense créer un site pour que ce témoignage soit connu d’un plus grand nombre.
    C’est donc avec le plus grand intérêt que j’ai lu ce billet…
    Merci de nous faire partager un peu de tes origines, cette histoire rejoingnant forcément la nôtre…

  18. justmarieD dit :

    C’est beau Marcus, quelle richesse pour les marcussettes et leurs enfants et petits-enfants, c’est génial de pourvoir faire ça c’est un cadeau magnifique pour eux.
    Je t’embrasse.

  19. Tietie007 dit :

    Super intéressant, je vais mettre ce topic en lien sur un forum.
    Bonne année !

  20. Glider82 dit :

    Merci Tietie007 pour le lien sur le forum!
    Et merci pour l’histoire

  21. Le blog de Marcus » Archive du blog » Maman aurait pu être chanteuse, actrice… dit :

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