Happy New Year Mister Johnson (fin)

Le fond de l’air est rouge.

Oui, vraiment, à l’aube de l’année 1968, le fond de l’air est rouge. La guerre du Vietnam est devenue le catalyseur des aspirations révolutionnaires de toute la jeunesse occidentale née pendant ou juste après la guerre. Un vieux bonhomme incarne ses espoirs à travers la résistance héroïque du peuple vietnamien face à l’impérialisme américain, le président Hô Chî Mihn. Depuis le début, il est à la tête du parti communiste vietnamien et d’un peuple économiquement misérable mais fier, écrasé sous les bombes des B52 américains (qui pourtant se gardent bien d’écraser les villes ou de casser les digues qui protègent les rizières du Nord et sur lesquels les Nord Vietnamiens ont judicieusement installé les rampes de missiles soviétiques SAM qui feront des ravages).

De 1964 à 1968, les journaux télé de mon enfance étaient donc ponctuellement émaillés des images et des nouvelles de cette guerre lointaine d’une incroyable violence librement révélée. Elle avait en effet ceci de particulier que les reporters étaient au cœur de l’action, avec une liberté de manœuvre incroyable, impensable aujourd’hui.

Le 31 janvier 1968, jour du Têt, le nouvel an Vietnamien, les images de la guerre allaient définitivement crever l’écran et changer le cours des choses.

Suivant les recommandations de leurs conseillers chinois, le vietcong et l’ANV passent à l’offensive généralisée dans les villes. Les américains n’ont rien vu venir. Ils sont d’abord pris au dépourvus puis ils vont se ressaisir. Et comme ça se passe désormais dans les villes, à la télé c’est la guerre en direct - ou presque - tous les soirs à 20 heures. Et ça va durer trois mois.

On se bat à Saigon, jusque dans le périmètre de l’ambassade des États-Unis où s’est introduit un commando vietcong tandis que la télé montre des agents de la CIA en bras de chemise qui font le coup de feu depuis l’extérieur après avoir été chassés de leur propre bureau. On se bat dans la cité impériale à Hué (photo) qui sera bombardée par l’aviation. Les journalistes français de Cinq Colonnes à la Une y interrogent un marine désabusé. Ce garçon se demande bien ce qu’il est venu faire ici et résume son propos en déclarant : “C’est la merde, ici !”

Le chef de la police de Saigon commet un crime de guerre en direct. Il fait sortir un prisonnier vietcong dans la rue et lui tire une balle dans la tête devant les caméras. Le sang gicle de sa tête comme d’une fontaine à eau. C’est déjà la télé couleur, mais pas encore chez moi. Heureusement !

A Khe Sanh, une importante garnison de marines demeure encerclée dans son camp par l’ANV. Le siège dure 77 jours. Pour le président Johnson, c’est le syndrome de Diên Biên Phu. Il se fait construire une maquette pour suivre la bataille depuis la Maison Blanche. Seule la puissance de l’US-Air Force parviendra à briser l’étau.

Les communistes perdront militairement la bataille, mais politiquement et par l’impact de la télé, la partie est perdue pour l’Amérique. L’opinion publique bascule définitivement dans l’opposition à la guerre. Le mouvement de protestation contre la guerre ira grandissant avec de très graves incidents sur les campus américains comme à Berkley en mai 1969, où un jeune étudiant est tué par balle par la garde nationale.

En 1969, Richard Nixon succède à Johnson. Il a promis de mettre fin à la guerre. son premier mandat ne lui suffira pas. Il décide d’abord d’envahir le Cambodge au prétexte de nettoyer le sanctuaire vietcong en vue du retrait américain, “la vietnamisation du conflit”.

Le cambodge plonge à son tour dans la guerre. La suite tragique de cette décision pour le petit peuple khmer est connue… Annie l’a évoquée à l’occasion de son périple asiatique.

Il faudra d’interminables négociations à Paris, et la reprise des bombardements sur le Nord en décembre 1972 pour que cessent les hostilités en janvier 1973 au terme d’un long processus de désengagement militaire des États-Unis. Deux ans plus tard, l’armée du sud s’effondrera en quelques semaines seulement. En avril 1975 le Vietnam est enfin réunifié. La défaite politique, sinon militaire des états-unis, est consommée.

Trente ans de perdu, un pays ruiné par la guerre et ravagé par la pollution chimique des défoliants. Au moins deux générations de vietnamiens sacrifiés mais, en ce qui les concerne, au moins seront-ils considérés et honorés comme des héros dans leur pays ce qui, longtemps, ne sera pas le cas des soldats américains. La guerre du Vietnam laissera ainsi des séquelles durables dans la société américaine au moins jusqu’au début des années 90.

L’offensive du Têt… c’était il y a 40 ans.


Post scriptum : Lyndon Baines Johnson (1908 - 1973) n’était sans doute pas le mauvais bougre que la presse a souvent dépeint. Il a hérité d’un problème que ses deux prédécesseurs avaient créé. Au plan intérieur il fit le travail que Kennedy n’osa pas engager fasse à l’hostilité du congrès pour établir l’égalité des chances, et la fin de la ségrégation. Il porta avec la NASA la conquête spatiale et il obtînt de réels succès au plan économique et social dans sa politique de lutte contre la pauvreté.

9 réponses à “Happy New Year Mister Johnson (fin)”

  1. Tifenn dit :

    Je ne connais pas du tout ce tableau. En tout cas, oui, le NB est quelque fois plus facile à supporter, mais la photo de l’immolation reste horrible. Et puis le reste, pfff, les séquelles sont là.

  2. revizor dit :

    Je me souviens effectivement de cette époque et de cette guerre qui, pour moi, a joué un grand rôle dans l’engagement politique.Lors de la pseudo attaque du Maddox par des vedettes de la marine vietnamienne en 1964 j’étais à LA FLOTTE, encore ado et comme il n’y avait plus l’Humanité, j’avais acheté Libération( celle de Bordage et de d’Astier de la Vigerie) pour suivre les évènements, dans la boutique de Madame Loiseau, rue Charles Biret.
    Plus tard alors que j’étais à NANTES j’ai participé à diverses actions contre cette guerre qui a joué aussi un certain rôle dans la mobilisation étudiante de mai 1968.
    Je me souviens aussi des reportages de Madeleine Riffaud,Roger Pic et de quelques autres.

  3. marcus dit :

    Merci Revizor, tu viens opportunément témoigner en illustrant parfaitement mon propos.

    Je ne sais pas si tu as cliqué sur le lien : L’offensive du Têt… c’était il y a 40 ans. qui est dans mon article. Ce reportage de l’INA extrait de “cinq colonnes à la une” est intéressant. Les images, souvent sans commentaires, sont très prenantes et mettent dans l’ambiance.

    > Tifenn : En même temps, à cette époque là, c’était un foisonnement incroyable : sur le plan politique, culturel, social. L’économie ne plombait pas encore l’action politique et le chômage ne minait pas encore la société.

  4. Cath dit :

    Tu es bien gentil avec Lyndon Johnson, aux yeux des américains il a été et demeurera un sale type… et un pauvre con pour finir. Mais, bon, quand j’ai dit ça, j’ai tout dit. Pas vrai ?

  5. Cath dit :

    “Trente ans de perdu, un pays ruiné par la guerre et ravagé par la pollution chimique des défoliants. Au moins deux générations de vietnamiens sacrifiés mais, en ce qui les concerne, au moins seront-ils considérés et honorés comme des héros dans leur pays ce qui, longtemps, ne sera pas le cas des soldats américains. La guerre du Vietnam laissera ainsi des séquelles durables dans la société américaine au moins jusqu’au début des années 90.”

    On peut se demander pourquoi tout ça ?

    Et bien, tu connais sans doute les origines du conflit ? une sombre histoire d’intérêts et d’investissements de certains américains haut placés qu’il s’agissait de protéger à tout prix….

    Remarquable ton article !

  6. Cath dit :

    TES, pardon !

  7. marcus dit :

    Merci Cath,

    J’aime bien ces petits voyages dans le temps agrémentés des souvenirs de mon regard d’enfant.

    J’aurais pu évoquer aussi les classes sociales les plus défavorisées (black et hispaniques) qui ont payé le prix fort dans ce conflit où il y avait aussi notamment des coréens et des Australiens.

    Tu en as parlé à Stephen ?

  8. Cath dit :

    On parle souvent du Viet Nam et de l’Amérique et en l’occurrence, nous avons évoqué ton article, Monsieur rentrant plus tôt à la maison ces jours-ci. D’où mon commentaire. D’où notre désabusation envers une Amérique qui n’existe plus, ayant perdu sa pureté d’enfant au moment du VietNam… Les conséquences majeures, nous n’avons pas fini de les payer, tous !

  9. Annie dit :

    je suis venue faire un tour hier, mais j’etais deja sur le net depuis un moment alors…je reviens auj.
    tes articles sont extras, quelle doc tu as, oui 68 en fait a commence comme ca - si on peut dire - 68 ce fut une annee importante pour pleins de pays : Mexique, Allemagne, Italie et le Vietnam.
    l’offensive du tet fut ratee au niveau militaire, mais reussie au niveau psy et c’est ce qui a compte.
    la photo du B-52 est celle qui m’a fait pleure en rentrant dans le musee de Hanoi, la photo du revolver sur la tempe n’y etait pas mais a ete parmi celles qui ont marque tous les exprits en Occident.
    Et une autre celle de la fille qui court sur la route avec derriere elle deux militaires et un village en flamme. Il se trouve que j’ai trouve a HCM un livre qui raconte son histoire “la fille de la photo”, j’avais des craintes en fait ce livre est excellent car il relate la vie au Vietnam avant, pendant et apres la guerre et comment la corruption regne. J’ai decouvert la que le Vietnam n’a pas vraiment change depuis les annees 60.
    Et pour tout ce que j’ai observe sur place, il veut depasser la Thai en tx de croissance ; si on met la thai a 8% et le Viet a 10, il lui faudra au moins 20 ans pour arriver a sa hauteur car il part de tres loin.