Si loin… si proches

Placé sur la frontière aux temps troublés de la guerre de cent-ans, Angles-sur-l’Anglin (86) compte parmi les plus beaux villages de France. Village médiéval par excellence, il recèle un remarquable patrimoine architectural et les vestiges d’un impressionnant château fort, érigé sur une falaise, qui jamais ne fût enlevé de vive force tant sa position parait encore de nos jours imprenable.

Bon j’arrête là, car je me fais penser à Lucien Jeunesse quand il présentait le jeu des Mille Francs. :-)


© G. Pinçon - DRAC Poitou - Charentes. Cliché G. Pinçon

Mais l’amateur d’histoire militaire que je suis ne pouvait tout de même rester insensible à la découverte de ces vieilles pierres, tout comme le sentier escarpé permettant d’y accéder depuis la vallée, sentier baptisé du nom évocateur de “Tranchée des Anglais.” Sans être fin stratège, on comprend vite qu’une grand-mère armée d’un balais suffirait à repousser sans coup férir, les assaillants les plus hardis.

Tout cela ne serait déjà pas mal me direz-vous, si au milieu du village ne coulait une rivière.
Les cours d’eau de la région : Creuse, Gartempe, Vienne, et Anglin ont modelé le paysage, s’enfonçant profondément dans le plateau calcaire. A la fin de la dernière glaciation des hommes et des femmes habitaient sur la rive de l’Anglin, celle exposée au sud, au soleil bien sûr. Là ils avaient trouvé refuge dans des abris sous roches le long de la falaise. Ils étaient chasseurs-cueilleurs et au fond, si l’on y réfléchit un peu, ils avaient sans doute tout sous la main : l’eau tout d’abord, indispensable à la vie, le bois pour faire du feu, se chauffer, cuire la viande et se protéger des bêtes féroces, du gibier à chasser : rennes, bouquetins, bisons, pour se nourrir.

Le Magdalénien (17000 - 9000 avant notre ère) est le dernier complexe du Paléolithique supérieur qui voit la fin de la dernière glaciation et l’apparition progressive des conditions climatiques actuelles. “Progressive”… Brrr !!! j’ose à peine l’imaginer tant la région demeure froide de nos jours en hiver. Ils ont dû en baver.

En 1927, tout près d’Angles-sur-l’Anglin, l’intuition et la curiosité d’un découvreur génial ont révélé la présence des magdaléniens puis, plus tard, l’art pariétal sculpté dans la roche.
Depuis lors, trois générations d’archéologues, la passion chevillée au corps se sont succédées pour mettre à jour l’ensemble de la frise et ce n’est pas fini car il en reste très certainement à découvrir.

Si loin… si proches de nous.
Quinze millénaires avant notre ère, des femmes et des hommes semblables à nous-mêmes vivaient là, au bord de la rivière, dans leurs abris sous roche. En gravant dans le roc, en le frappant et en usant la pierre avec d’autres pierres, quelles étaient leurs intentions ?

Ils nous ont sans doute laissé la représentation de ce qu’était leur existence et que les archéologues doivent s’efforcer d’interpréter : des animaux bien sûr, la chasse devait être une préoccupation quotidienne, mais plus émouvant encore, des représentations des plus réalistes du corps de la femme à travers son ventre, son pubis. Est-ce à dire que les préoccupations fondamentales de l’homme n’auraient guère évolué ?

Bien évidemment, tant pour des raisons de sécurité que de conservation, la frise originale n’est plus accessible au public. Posé sur la crête à quelques pas du Château, le centre d’interprétation de la frise magdalénienne du Roc-aux-Sorciers (j’adore ce nom dont l’origine se perd dans la nuit des temps) n’est pas un énième musée de la préhistoire. Passé ses portes, un cheminement non couvert permet de prendre conscience de l’échelle du temps qui nous sépare de nos prédécesseurs. La Grèce Antique, l’Egypte ancienne nous paraissent alors subitement bien proches…

Puis nous pénétrons dans une salle obscure, un long et vaste couloir où la frise est reproduite à l’identique. La voix de l’archéologue et préhistorienne Geneviève Pinçon sert de fil conducteur au visiteur. Plus que des vérités scientifiques professées de manière magistrale, elle nous livre ses propres questionnements. Car la préhistoire et l’archéologie, si elles sont avant tout disciplines scientifiques (quelle minutie, quelle patience et quelle humilité aussi) sont aussi des disciplines qui interpellent, où la formulation des hypothèses tient une place prépondérante.

Une mise en scène remarquable par le jeu combiné des effets des sons et des lumières et faisant appel au meilleur de la technologie digitale du son et de l’image, transporte littéralement le visiteur qui se trouve immergé dans l’ambiance. L’effet est saisissant. A la voix de la narratrice se mêlent des voix venant de toutes parts qui se mélangent aux chuchotements des visiteurs. Chacun devient spectateur-acteur et peut aller et venir comme bon lui semble d’un point à un autre. Je dis spectateur-acteur car, émerveillé je le suis par ce que je vois, j’entends, je ressens. Je livre à mon tour mes sentiments, mes intuitions. Je recueille les impressions des autres visiteurs et nous prenons collectivement conscience tout à coup à quel point nous sommes finalement proches de ces magdaléniens.

Chacun à son rythme quittera la salle pour sortir sur le parc qui surplombe la rivière. Nouvelle émotion ! C’était donc là, juste en dessous ou presque. Sur le mur extérieur du bâtiment, une nouvelle reproduction de la fresque permet de s’approprier ses formes et ses volumes, de flatter la croupe d’un bouquetin, de caresser le ventre d’une femme, à quelques huit-cent générations de distance, une ancêtre lointaine et commune qui sait ?


© G. Pinçon - DRAC Poitou - Charentes. Cliché G. Pinçon

En contrebas, un circuit permet de prolonger la visite et d’approfondir les connaissances.

C’était le temps ou à peine 150 000 habitants (estimation) peuplaient ce qui deviendra, mais beaucoup plus tard, la France.
C’était le temps où des grands félins faisaient parfois du chasseur le chassé…

Le centre d’interprétation de la frise magdalénienne du Roc-aux-Sorciers tient toutes ses promesses, tant par l’émerveillement et les émotions qu’il procure au visiteur que par les prolongements pédagogiques, culturels et scientifiques qu’il ne manquera pas de susciter. Un endroit vraiment hors du commun que je recommande de visiter aux petits comme aux grands. Il sera ouvert au public à partir du 21 mars 2008.

Le truc en plus : La falaise s’étant effondrée, les éboulis ont masqué l’entrée de l’abri sous roches pendant plusieurs millénaires. Ce n’est qu’au début du XXe siècle que la présence de magdaléniens est révélée sur les rives de l’Anglin et c’est en 1950 que la frise sera progressivement mise à jour.

Remerciements : au sympathique Président de la CDC des Vals de Gartempe et Creuse et à toute l’équipe de maîtrise d’œuvre du Roc-aux-Sorciers.

22 réponses à “Si loin… si proches”

  1. marcus dit :

    Le Sorcier du Roc, c’est peut-être bien l’homme à la polaire rouge quand j’y pense. ;)

  2. Olivier Auber dit :

    Et bien à te lire, je n’ai pas l’impression d’avoir trimé pour rien. Rare plaisir!

  3. Oscar Fuentes dit :

    Surtout qu’il n’est pas seul l’Oliv, On a tous trimés comme des malades!!!! … Lucien Rousseau et Suzanne de Saint-Mathurin les premiers!

  4. zablo dit :

    Et Marcus parvient même à boucler son billet en même temps que celui de la journaliste du Monde ! Sans doute mes frères sorciers lui ont-ils insufflé quelques vapeurs énergisantes :-)

    L’occasion aussi de dire en aparté combien je suis heureux de pratiquer depuis bientôt une quinzaine d’années l’art de la conversation avec ce créateur d’attractions étranges dont j’attends avec gourmandise les prochaines réalisations… Et vous remarquerez qu’il a, lui même une bonne tête de sorcier ;-)


    Olivier Auber

  5. François Garnier dit :

    hummm merci, que c’est bon à lire.

    Extrait du texte: “Elles seules ( l’oeuvre) apportent l’évidence qu’au cours des temps, parmi les hommes, quelque chose s’est réellement passé.”

  6. Docteur Peuplu dit :

    Très intéressant. Les quelques musées sur la préhistoire que j’ai vu n’étaient pas vraiment passionnant. Celui-là, dans la lignée des derniers musées interactifs, a l’air très bien. :)

  7. Stephan RENAUDIN dit :

    Encore un grand Merci, et je suis bien content que nos efforts vous enchantent tant…

  8. Béatrice dit :

    Encore une promenade a noter sur mes tablettes car à la vue de ce que tu en as écrit, le site doit être très intéressant à visiter….
    Cela me rappelle une grotte située en Espagne que j’avais visité étant enfant : Alta Mira.

  9. marcland julien dit :

    oui çà fait plaisir et puis auber il a une bonne tête de chaman magdalénien ! joli

  10. Louisianne dit :

    Et très instructif ! Ca donne envie d’y être !
    Je sais je mets toujours le doigt là où il faut pas, mais ça m’a fait mourir de rire, la grand mère armée d’un balai qui repousse l’assaillant !
    Et les hommes qui ont toujours eu les même préoccupations ! Hihi !

  11. gwenola dit :

    A nouveau un beau coin de France à découvrir, et se laisser enchanter par tout ce que l’on voit, entend et imagine.
    La rencontre avec les très anciens et leur mode de vie ou ce que l’on suppose très modestement, incite à beaucoup d’humilité et aussi une occasion supplémentaire de relativiser nos besoins !
    Voici une citation que j’adore ” l’homme n’est pas riche de ce qu’il possède mais de ce dont il est capable de se passer ” Confucius, je crois.
    En tous cas lorsque nous irons à la découverte des régions de France qui nous sont inconnues, ce site fera partie des itinéraires.
    Merci alors.

  12. marcus dit :

    Réponses en bloc :

    > Olivier Auber : Merci pour ton invitation. C’est du beau travail vraiment, mais comment qualifier un tel lieu ?

    > Oscar Fuentes : Ça fait plaisir de voir que la relève scientifique est assurée et que la passion qui habite les archéologues précédent(e)s est toujours aussi forte chez les jeunes archéologues. Merci pour vos explications. J’espère que le site révèlera d’autres secrets.

    > Zablo : Mille merci pour m’avoir mis le pied à l’étrier, après avoir démythifié l’informatique et l’internet et de rendre possible des moments pareils. De pouvoir compter sur toi est un gage de sérénité.

    > François Garnier : Le centre permet d’en prendre conscience en effet. Cette réalisation nous a emballé, à commencer par mon historienne de fille.

    > Xavier (DR Peuplu) : Tu as parfaitement raison, rien à voir avec un musée. Cet endroit est une machine à produire des émotions de l’imagination…

    > Stephan Renaudin : Merci à vous. Vous avez sacrément bossé, j’espère que le succès mérité sera au rendez-vous. Il n’y a d’ailleurs pas de raison pour qu’il ne le soit pas.

    > Béatrice : Sincèrement, ce lieu vaut le détour, et le village est également superbe, inattendu.

    > Julien Marcland : C’est clair, Olivier Auber a quelque chose de mystérieux. Peut-être était il imprégné des forces telluriques qui ont inspiré sa création. Idem pour vous tous d’ailleurs.

    > Louisianne : Je m’interroge, chacun trouvera ce qu’il cherche en ce lieu. Un spectacle superbe, mais aussi des enseignements sur cette période. Personnellement, je retiens l’émotion qui se dégage de l’ensemble. Franchement, c’est très bien conçu. A voir.

    Gwenola : Ah oui alors, le village est à découvrir. Oui parfaitement, je suis convaincu qu’ils ont résumé leur vie à l’essentiel, à savoir chasser et faire l’amour.

  13. Tifenn dit :

    Et le troc des femmes quand ils en ont marre;-)) non, je blague. Si je passe à côté dans une vie lointaine…

  14. MoilasoeuràMoije dit :

    Dépêche AFP : le cargo Artemis a été remis à flot par deux remorqueurs à la faveur du retour de marées à fort coefficient.

    Je ne suis pas sur la bonne note ? Peut-être mais l’info est l’info :)

  15. marcus dit :

    > Tifenn : Le troc des femmes ? Il n’en a point été question.
    Tifenn, en voilà un joli prénom venu de la nuit des temps. Plus grec que celtique me semble-t-il ?

    > Frangineàmoije : En efet, ce n’est pas la bonne note. :-) Grâce au commentaire de l’ami Elcab,l’info est venue pratiquement en live et je suis bien content d’être démenti.

  16. Olivier Auber dit :

    Comme je viens de l’écrire sur FesseBouc, ce blog est finalement d’un intérêt sans commune mesure avec la Une du Monde :-)

  17. Tifenn dit :

    De là à révéler mon côté passéiste il y a un pas que je ne ferais pas…oui, sinon. Epiphane. Théos. Que du vrai quoi.

  18. gwenola dit :

    -”chasser et faire l’amour” sans aucun doute. Et puis aussi trouver une place dans une H, non, une G.L.M. : une Grotte Libre de Monstres.
    Non?

  19. marcus dit :

    > Gwenola : HLM / GLM… Tu es peut-être dans le vrai car je lis sur le site :: je cite : “les nombreux anneaux creusés dans le calcaire de la paroi, permettant d’attacher des liens et peut-être de tendre des peaux (?), incitent à penser que des parties de la frise pouvaient être cachées, créant ainsi des aires d’occupation domestique et artistique différentes.”

    http://www.roc-aux-sorciers.com/le_lascaux_de_la_sculpture.php

  20. zablo dit :

    Ce document vient un peu tard mais ceux qui ont apprécié l’article de Marcus auront, j’imagine, plaisir à découvrir les explications de l’équipe en léger différé, mis en ligne aujourd’hui par Mathieu Coste ;-)


  21. marcus dit :

    De Gauche à Droite : Olivier Auber (Laboratoire culturel A+H, Idée originale, scénario et coordination), Oscar Fuentes (archéologue), René Barré (président de la CDC des Vals de Gartempe et de Creuse). Intervient également Patrick Marcland (compositeur). Présent également : Thierry Barbier (producteur exécutif).

    A signaler aussi ce lundi de Pâques, une chronique sur France-Info, avec l’interview d’Oscar Fuentes, le directeur scientifique du centre.

  22. Le blog de Marcus » Archive du blog » Météo, dictons et croyances populaires dit :

    […] de bien plus loin en fait. Là, je repense à la condition précaire des magdaléniens du Roc aux sorciers, plongés dans un climat hostile. Ils devaient quand même bien […]