La chienlit c’est Louis !
Ma maison natale
Mon père était cadre, chargé de la surveillance et de la sécurité incendie de l’usine Neyrpic à Grenoble. C’était une grande entreprise métallurgique spécialisée dans la construction de turbines pour les barrages hydroélectriques.
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Par nécessité de service, il disposait d’un logement de fonction à proximité de l’usine. C’était une villa avec un étage construite dans les années 1920. Elle avait un très grand jardin. C’est dans cette maison que je suis né le 21 août 1955. J’habitais ainsi avec ma famille ce logement de fonction situé tout près de l’entreprise, juste de l’autre côté de la voie ferrée. Petit, je regardais passer les locomotives à vapeur de 150 tonnes qui manœuvraient pour livrer de l’acier à l’usine et dont les coups de piston faisaient vibrer huisseries, fenêtres et planchers de toute la maison. |
Lorsque j’étais à la fenêtre avec maman, le mécanicien tirait toujours le sifflet à vapeur. Dans ma grande naïveté, j’ai longtemps cru que c’était pour moi qu’il l’actionnait. C’est vrai qu’elle était si jolie, maman… Puis le temps a passé, les enfants ont grandi. Ma sœur d’abord, mon frère ensuite ont quitté la maison.
Mai 1968 - Neyrpic en grève
Deuxième quinzaine de mai, La France vit à l’heure de la grève générale et il fait un temps superbe.
Les ouvriers occupent l’entreprise.

Mon père ne fait pas grève, ça n’entre pas vraiment dans ses vues. Du coup, il se retrouve en vacances forcées et le jardin potager, fort de toutes ses attentions, n’a jamais été aussi beau qu’en ce printemps 1968.
La maison offre un point de vue idéal sur l’usine. Sa direction vient donc régulièrement voir mon père pour s’enquérir de la situation, et voir discrètement ce qui se passe dans l’usine, “prendre la température” comme disent ces messieurs trop sérieux portant costume et cravate. Il s’ensuit alors un dialogue surréaliste que j’observe avec amusement :
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- Le Directeur Général (à mon père) : Alors, mon cher, que se passe-t-il ?
- Papa : Rien de plus que la dernière fois, monsieur, tenez voyez vous-même, ils sont devant les ateliers.
- Le DG : Mais que font-ils donc, précisément ?
- Le chef du personnel à mon père : “René, prêtez-moi donc vos jumelles, que je regarde aussi.”
- Le DGA : Alors, que font-ils au juste ?
- Le chef du personnel : Euh… ils jouent aux cartes, on dirait.
- Le DG : AH bon ???… ils jouent aux cartes ?
- Le chef du personnel : Oui, on dirait bien, ils ont mis des tables et des chaises de camping. Il y a des tréteaux, des barbecues aussi. Ils font des merguez, je suppose.
- Le DGA : Ç’est extravagant ! Enfin !!!
- Le DG : Et qu’est-ce que vous en pensez ?
- Le chef du personnel : Probablement que les journées sont longues et qu’il faut bien tuer le temps.
- Papa : Et qu’ils ne sont sans doute pas encore près d’arrêter la grève.
- Le DG : AH ! Je vois. Vous avez hélas certainement raison !
- Le DGA : C’est embêtant ça, c’est très embêtant…
Et ainsi de suite…
Caché tout près, je suis le témoin silencieux de ce petit manège. Puis, ces messieurs quelque peu dépités par le moral apparemment élevé de la classe ouvrière en grève s’en vont, non sans avoir remercié mon père de son hospitalité. Ils reviendront au moins deux à trois fois par semaine jusqu’à la fin du conflit en improvisant quelquefois un briefing sur la terrasse.
La contestation s’empare de la cour des miracles
A quelques pas de là, de l’autre côté du portail, dans la cour des immeubles de la cité ouvrière (que mon père avait baptisée avec mépris la cour des miracles) se joue une toute autre partie de bras de fer. J’y retrouve en effet tous mes camarades et je ne suis pas le dernier des larrons.
Ils ne s’agit rien de moins que de faire plier les tyrans qui nous “pourrissent” la vie, depuis que nous sommes tout petits, mes camarades et moi : j’ai nommé Louis et sa femme, les concierges de la cité.
L’homme, la soixantaine passée, n’était déjà plus tout jeune, sa femme non plus. Elle était l’archétype de la bignole, toujours à épier. Louis était la rigueur même. Nous les mômes, on aurait aimé avoir un concierge sympa, complice même, mais Louis c’était tout le contraire : un chieur de première qui avait notamment décrété avec sa femme que les enfants ne pouvaient pas manger leur quatre-heures sous le préau au motif que ça faisait des miettes.
Il était toujours sur notre dos pour nous emmerder réprimander quand on glandouillait dans les entrées où lorsqu’on jouait à belphégor dans les caves. Louis n’hésitait jamais à rapporter aux parents nos moindres faits et gestes.
Louis c’était un malin. Un jour, je laisse malencontreusement tomber ma glace à la framboise. Perdue pour perdue, je me dis que, pour emmerder Louis, ce serait bien d’en mettre un peu sur le règlement intérieur dans le hall du n° 4 de l’avenue de Beauvert. Et bien vous savez quoi ? Louis est aller enquêter à la boulangerie pour savoir quel sale môme avait bien pu acheter une glace aux fruits rouges. Évidemment, la boulangère qui a la langue bien pendue (encore une balance) ne se souvient que de moi. J’ai pris une avoinée par mon père… je ne vous dis pas. Arrrgh ! Font chier tous ces vieux schnocks !
Quand mes copains et moi on était encore en primaire, Louis s’amusait volontiers à nous chasser avec sa pelle en faisant mine de la lancer sur nous et en la laissant retomber bruyamment sur le sol. On s’en souvenait et on avait nous aussi la rancune tenace. A l’époque, Louis et le père Rafène, le garde-barrière du passage à niveau de l’avenue de Beauvert, ça faisait une belle paire de casse-pieds (restons polis).
Le père Rafène, lui, il coursait les mômes qu’il voyait trainer le long de la voie ferrée en brandissant sa fourche. La question du garde-barrière avait cependant été définitivement réglée. En effet, la voie ferrée avait été doublée dans la perspective des Jeux Olympiques. Un passage souterrain avait été réalisé au bout de l’avenue de Beauvert et le pasage à niveau supprimé. Du coup on pouvait maintenant aller faire les cons sur les voies ferrées et risquer notre peau sans être dérangé par quiconque (j’en reparlerai bien un jour).
Tous à la manif !
Pour protester contre le concierge, une idée avait germé dans nos esprits contestataires. Des copains avaient récupéré des pancartes de la CGT sur lesquelles étaient écrites “Pompidou des sous”. Un camarade - Sammy je crois bien - avait caviardé un slogan génial dans l’air du temps. La chienlit c’est Lui ! était tout naturellement devenu : la chienlit c’est Louis !
Et nous voilà en train de manifester bruyamment à la stupéfaction des adultes, en défilant dans la cour pour exprimer nos revendications. Je ne sais même plus si nous avons été entendu. Sans doute un peu quand même car Louis avait accusé le coup. Après mai 1968, tout semblait différent, il n’y avait plus vraiment la même pression sur les jeunes. Plus que ce pauvre Louis, je crois bien que c’est comme si la société toute entière avait décidé de lâcher un peu la grappe à sa jeunesse.
Moi, je n’avais pas encore treize ans. Mais à ma grande fierté, j’avais manifesté en mai 1968.
Deux ou trois ans plus tard, Louis et sa femme sont partis en retraite, il ont été remplacés par un autre couple de concierges qui ne faisait pas le quart de la moitié du boulot accompli par Louis et sa femme. Nous les ados, on s’en fichait un peu bien sûr, mais quand j’y repense aujourd’hui, je me dis que le quartier était mieux tenu avec Louis que sans.
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Contexte historique :
La réforme oui, la chienlit non ! |



7 avril 2008 at 9:35
Quel texte agréable à lire, et drôle aussi, bien que ,somme toute, sérieux !
A cette époque, année du bac donc (c’était quand même LA préoccupation majeure ), c’était (dans mon souvenir ) assez calme dans mon lycée de banlieue , dans la mesure où un établissement doté de classes de prépa est animé en permanence d’une certaine “ambiance”, contestataire mais bon enfant, les étudiants étant plus libérés de l’autorité que les lycéens. Ils avaient d’ailleurs leur aile réservée où régnait un certain bouillonement aussi intello que festif. Et il ne nous était pas vraiment permis d’y aller, c’est dire!
On se marrait bien quand on lisait les immenses dessins humoristiques exécutés avec talent sur le dos de leurs blouses, et certaines phrases choc peintes en haut des murs de leurs salles de travail, du style “ne fais pas aujourd’hui même ce que tu peux faire faire demain par un copain”.
Si près de Paris cependant, nous n’étions pas vraiment atteints par ce qui s’y passait, du moins au début. On ne comprenait pas trop, et moi moins qu’une autre vu qu’à l’époque, j’étais “socialement” formatée et avais , dans ma tête , une copie conforme des opinions parentales dans le domaine politique.
On a bien dû changer de chef de classe, et je ne comprenais pas pourquoi tout d’un coup il y avait des volontaires pour ce poste auparavant peu convoité ! ( et à la vérité, j’ai été un peu vexée…Je comprends aujourd’hui que je ne comprenais rien alors! )
Ambiance très différente en centre ville : une artiste de ma famille qui vivait dans un célèbre lycée parisien près du Luxembourg, gardait comme image majeure de ces ” événements” d’avoir vu danser, SUR une barricade une jeune fille, en plein dans le “bo….” ambiant. C’était, disait-elle, magnifique, un instant de grâce entre deux échauffourées .
Chacun “son” 68.
7 avril 2008 at 10:16
Merci de nous faire partager cette histoire ! L’espace d’un instant je change de monde, j’adore ça ! Et avec les photos c’est encore mieux !
7 avril 2008 at 12:04
1968, dans mes souvenirs c’est :
- l’odeur des pneus brulés dans les rues de Marseille,
- le paquet de gitane que nous allions acheté au tabac du coin pour notre Papa à 50 cts le paquet,
- les cars de ramassage de l’école qui ne fonctionnaient plus faute d’essence
- les vacances forcées dans l’appartement,
- mes grands mères affolées qui pensaient que la guerre aller revenir et qui avaient fait des tonnes et des tonnes de provisions (pâtes, sucre, savon, conserves et autres denrées non périssables),
- les images dans le poste de télévision qu’on nous faisait voir en nous disant que si nous ne travaillions pas bien en classe nous finirions comme ça… (doutes et interrogations de ma part à l’heure actuelle)
bref tout plein de souvenirs qui me paraissent un peu ternis aujourd’hui mais qui à l’époque étaient très fort en couleurs…
7 avril 2008 at 14:57
Merci pour les compliments.
Je suis un peu en avance sur les chroniques souvenirs de soixante-huit, c’est fait exprès. D’ici quelques semaines en mai elles risquent d’être surabondantes sur le net.
7 avril 2008 at 17:55
quand écris-tu un livre Marcus, histoire de faire payer tes malheureux lecteurs
ps : les délocalisations, mon coco, “ils” vont se les prendre méga boomerang, tous ces pirates. Reste à espérer que nous soyons encore là pour le voir, mais au train à GV où vont les choses… je garde espoir
7 avril 2008 at 17:57
D’ici quelques semaines en mai elles risquent d’être surabondantes sur le net.
>>> que le ciel nous en garde ! d’autant que mai 68 a commencé en mars..
Mars attaque, mars soleil des fous…
7 avril 2008 at 19:00
68 : C’était aussi pour mon Papa qui travaillait dans l’ouest parisien (on vivait à l’est, évidemment !), un lever à 5.30 départ 6h 15 pour, par d’innombrables détours et système de covoiturage, arriver dans sa boite vers 11h. Rebelote le soir au retour, jusqu’à ce que des amis très sympa l’apprennent et lui prêtent une chambre de bonne à Neuilly.
La grêve, ce n’était pas son état d’esprit, le chômage non plus d’ailleurs. C’est pourquoi, de retour d’outre mer, à 55 ans, plutôt que de s’y inscrire car les entreprises lui disaient qu’il était “trop diplômé” et ne pouvaient l’engager, il avait accepté un poste de secrétaire de mairie qui était payé 10% de son salaire antérieur(outre-mer à l’étranger)
Il disait “j’ai 2 bras, 2 jambes et un cerveau qui fonctionnent, je ne vais pas m’inscrire au chomâge !”
Et puis une grosse entreprise (nooon, pas Total !) dans laquelle il avait exécuté plusieurs contats lors des années précédentes, ayant appris notre situation, avait créé un poste pour lui, un peu en-dessous de son grade antérieur, nous sauvant ainsi d’une situation financière périlleuse. ( s’il avait accepté le chômage, le péril n’eut pas existé).
Alors, ne pas aller bosser, grêve des transports ou pas, l’option ne figurait même pas dans son esprit…
8 avril 2008 at 10:11
Tiens, Gwenola, Total, qui n’est plus à ça près, vient d’engrosser son capital de bel et bon argent frais importé de Chine…
Mais bon, c’est juste en passant, pas vrai ?
8 avril 2008 at 10:43
J’étais pas née en 68 !
Va faire un tour sur le site de Gérald Bloncourt….
http://www.bloncourt.net/
il y a des photos absolument superbes de cette époque…..
bonne journée
8 avril 2008 at 10:44
Il faut regarder dans le menu sur la gauche… “Images du temps passé”
8 avril 2008 at 17:00
Toujours aussi agréable à lire.
8 avril 2008 at 23:07
> Dr Peuplu : Merci toubib
> Romy : Merci pour le lien. La rue Gay Lussac, j’en reparlerai dans un autre article.
Pas née en 68 ? Tu sais en 44 je n’étais pas né non plus. Pourtant je ressens tellement les images…
> Cath : La chine… Au fait, Nicolas arrivera-t-il à pied par la chine pour la cérémonie d’ouverture des JO à Pékin. Un livre… Je n’ai pas cette prétention, j’écris comme je passe ma vie, en dilettante.
> Gwenola : Merci pour tes témoignages.
> Béa : tu oublies l’odeur de l’ortho-chloro-Benzal manolonitrile.
plus connu sous le nom de lacrymogène CB. J’en ai respiré de cette saloperie, mais plus tard, parmi les forces de l’ordre. Le vent ne souffle pas toujours dans le bon sens.
12 avril 2008 at 14:54
On se suit ou on se poursuit…
J’ai quitté Grenoble le 30 octobre 66. Mon père était directeur technique de l’imprimerie Allier (qui imprimait entre autres… les feuilles d’impôts de l’époque).
Puis… l’aîné de mes petits-enfants est dans la “sécurité des personnes” et pompier volontaire avant de tenter une entrée chez les “pro” l’an prochain à Paris.
Et aussi… ma fille est née le 21 août. Pas le même que le tien tout de même.
Et encore… lorsque je reviens de chez mes enfants en Savoie, que je rejoins ma Drôme, j’ai une pensée pour ton papa quand je vois le panneau “forêt de Chambaran”.
12 avril 2008 at 14:57
Je serais en Savoie probablement à la deuxième quinzaine du mois d’août, si des fois tu étais dans le coin.