La nuit où tout aurait pu basculer
Dans la nuit du 10 au 11 mai 1968 à Paris, tout aurait pu basculer, avec des tués, probablement aussi l’usage des armes. La suite des événements et de l’histoire nationale en auraient été durablement changées. Mais heureusement, ça ne s’est pas produit. Cela a tenu a bien peu de choses…
Trois éléments ont joué fortement en ce sens :
D’abord, l’extraordinaire volonté de dialogue du Préfet de Police, M. Maurice Grimaud.
“Grimaud ce n’est pas Papon” reconnaîtra plus tard Daniel Cohn Bendit, à juste titre certainement et heureusement quand on songe à ce qui s’était produit moins de sept ans auparavant, un certain 17 octobre 1961. La volonté de dialogue et la liberté de ton du Préfet de Police, contraste singulièrement avec l’idée que l’on peut se faire aujourd’hui de l’administration et du pouvoir à cette époque. (cf vidéo de l’INA).
Ensuite, le sang froid des forces de l’ordre, policiers et gendarmes.
Parmi les 367 blessés hospitalisés plus des deux-tiers sont membres des forces de l’ordre. Il ne sera pas fait usage des armes à Paris, à l’exception des grenades offensives.
Enfin, la lucidité des manifestants eux-mêmes et de leurs leaders.
Si les manifestations ont présenté parfois un caractère insurrectionnel - et ce fut bien le cas au cours de la nuit du 10 au 11 mai 1968 - et si elles ont été parfois extrêmement violentes, aucun coup de feu ne sera tiré sur les forces de l’ordre.
Ce 10 mai 1968 tout commence à partir de 16h 30 quand les lycéens se rassemblent au métro Gobelins à l’appel des comités d’action lycéens (C.A.L.).
- à 17h. le cortège fort de 5000 lycéens emprunte le boulevard Arago en direction de la place Denfert Rochereau qu’il atteint à 17h 30. Les dirigeants grimpés sur le monument du Lyon de Belfort haranguent leurs camarades.
- à 18h30 les premiers cortèges d’étudiants et d’enseignants arrivent sur place. Les dirigeants de l’U.N.E.F. et du SNESup prennent la manifestation en main. Il est décidé d’aller devant la prison de la santé, le palais de Justice et l’ORTF.
- peu avant 19h 30, le cortège de 10 000 personnes s’engage Bd Arago, la prison de la santé est gardée par les forces de police.
- à 20h 20 les jeunes coiffés de casque qui se tiennent au premier rang du défilé arrivent au carrefour des Bd St Germain et St Michel.
- les forces de l’ordre barrent les ponts de la Seine en direction de la rive droite.

- le cortège investit le Bd St Michel.
- à 20h 40 les responsables de la manifestation, notamment Alain. GESMAR (SNESup) et Jacques SAUVAGEOT (UNEF) donnent l’ordre d’occuper le quartier Latin.

Des barricades commencent à s’élever (la première rue Le Geff à 21h 15). Cette initiative entraîne des discussions de la part de certains manifestants soucieux de conserver à la manifestation un caractère pacifique. Très vite d’autres barricades se dressent rue Roger Collard, rue St Jacques, rue des Irlandais, rue de L’Estrapade, à l’angle des rues Claude Bernard et Gay Lussac, au carrefour des rue St Jacques et des Fossés St Jacques.
- à 22h 05 le recteur ROCHE fait savoir qu’il est disposé à recevoir les représentants des étudiants. Mais à ce moment la tension monte. Daniel COHN-BENDIT animateur du mouvement du 22 mars lance un appel au calme.

- quelques minutes plus tard sur les ondes de R.T.L. un dialogue s’engage entre le vice-recteur CHALLIER et Alain GEISMAR qui exige l’amnistie des étudiants incarcérés.
- à mesure que se multiplient les barricades les forces de l’ordre reçoivent des renforts qui bouclent le quartier Latin.
- à 0h 15, alors qu’on apprend que COHN-BENDIT et plusieurs étudiants ont été reçus par le recteur éclate le premier incident, place Edmond Rostand, entre forces de l’ordre et manifestants. Il est rapidement jugulé par le service d’ordre de l’U.N.E.F..
- à 1h. on apprend que M. Louis JOXE garde des sceaux qui assure l’intérim du premier Ministre en voyage officiel à l’étranger, s’entretient place Beauvau avec Christian FOUCHET Ministre de l’Intérieur.
- Pendant ce temps, derrière les barricades, les quelques milliers de manifestants qui restaient sur place après la défection du plus grand nombre, inquiets de la tournure que prenaient les événements, étaient rejoints par quelques centaines de jeunes gens de la fédération des étudiants révolutionnaires qui, drapeaux rouges en tête, venaient prendre position.

- les riverains font preuve de la plus grande sympathie pour les manifestants.
- à 1h 45 COHN-BENDIT sort du rectorat et laisse entendre que les chances d’un compromis immédiat sont devenues inexistantes. L’épreuve de force apparaît désormais comme l’éventualité la plus probable.
- Après l’échec de ces négociations le rétablissement de l’ordre pose un problème délicat du fait de la présence des barricades.
- à 2h 15 l’ordre est donné, après sommations d’usage, aux forces de police de supprimer les barricades et de disperser les manifestants. Les forces de l’ordre se mettent en mouvement rue Auguste Comte et avancent sur le bd St Michel en repoussant les manifestants devant eux.
- Auparavant le recteur ROCHE avait lancé un appel à la raison.
- les forces de l’ordre dans la première phase de leur action ne cherchent pas le contact rapproché mais restent à distance en lançant des grenades lacrymogènes.
- une première barricade tombe bd St Michel à 2h 40. Des barricades flambent.

- devant l’acharnement des manifestants les policiers utilisent des grenades offensives. Il y a de nombreux blessés de part et d’autre.

- à 3h 00 les charges de police se multiplient. Des fenêtres, les riverains jettent de l’eau sur les étudiants pour les protéger contre l’effet des gaz lacrymogènes.
- Les combats les plus acharnés se déroulent dans le secteur des rue Gay Lussac - Roger Collard - Ulm et St Jacques.

- les manifestants utilisent des cocktails Molotov - des voitures incendiées - des projections de sable avec des compresseurs.
- à 3h 15 M. Alain PEYREFITTE, Ministre de l’Education Nationale et George CORSE Ministre de l’Information arrivent place Beauvau pour s’entretenir avec M. Christian FOUCHET.
- à 4h 20 le gouvernement rend public un communiqué.
- à cette heure là des noyaux résistent encore notamment rue Thouin. Les derniers combattants se réfugient dans les locaux de l’école normale supérieure. Le quartier Mouffetard, dernière poche de résistance est nettoyé à 5h30.
- vers 5h 30 COHN-BENDIT lance à la radio un appel à la dispersion.
- à partir de 6h. des patrouilles de police quadrillent le quartier.
- au cours de la nuit Mgr MARTY, archevêque de Paris, le professeur Laurent SCHARTZ - les prix Nobel KASLER et MONOD ont lancé des appels au calme.
- à 6h. MM. Louis JOXE - Christian FOUCHET, Pierre MESSMER et Jacques FOCCART se rendent à l’Elysée.

Voir la vidéo de l’INA
- Maurice GRIMAUD, Préfet de police, fournit samedi dans la matinée le bilan des émeutes: 367 blessés recensés dans les hôpitaux dont 251 du service d’ordre et 102 étudiants. Sur ces 367, 54 sont hospitalisés dont 4 étudiants et 18 policiers dans un état très grave. 460 interpellations ont été faites, 61 ont visé des étrangers - 63 personnes interpellées seront déférées à la justice - 26 étudiants - 3 lycéens, le reste, 34 individus n’étant pas des étudiants.

Les dégâts matériels sont importants : 60 voitures incendiées, 128 autres sévèrement endommagées, mais le pire a été évité. Compte tenu d’une part des conditions d’engagement des forces de l’ordre, de nuit, dans le quartier latin en insurrection et, d’autre part, de la faiblesse de leur équipement, notamment des équipements de protection individuelle, cela parait presque inespéré.
Post scriptum : Dans les mois qui suivirent les événements de mai 1968, les chaussées pavées seront progressivement recouvertes d’une couche d’enrobé à chaud. L’expression “sous les pavés la plage” faisait référence à la sous couche de sable sur laquelle reposaient ces pavés.
“Sous le goudron la plage” cette expression n’a jamais fait recette laissait-elle augurer des luttes pour l’écologie qui allaient s’engager au cours de la décennie suivante… Qui sait ? Mais ceci est une autre histoire.

11 mai 2008 at 9:34
Toutes ces images me rappellent celles que mes parents (et par conséquent nous aussi) regardaient dans le poste de télévision (comme on disait)… Il y a quelques jours dans le même poste mais sur je ne sais plus quelle chaine, il y a eu une interview du Préfet de Police de l’époque, Mr Grimaud, qui racontait comment il avait fait tout ce qu’il avait pu pour éviter “le pire” et ensuite un petit reportage sur les pavés de Paris et les fameux pavés de 68… Ils sont entreposés dans les environs de Paris, par catégorie selon leur composition. C’est ainsi que le journaliste a pu retrouver tout un stock de pavés “soixantuitard”…. pour une fois que je regardais la TV !!!
11 mai 2008 at 10:21
Hier, alors que je discutais avec un jeune (que je ne connaisssais pas) qui se plaignait que les “vieux” (nous) ne fassent rien pour changer la situation, attendant que ce soit les jeunes qui bougent, etc., je lui ait parlé de mai 68.
Il m’a regardée avec des yeux ronds et c’est tout juste s’il ne m’a pas prise pour une dingue. Il n’en avait jamais entendu parler…
11 mai 2008 at 18:39
Joli sujet fort bien traité, comme d’hab., les photos ne sont pas celles que l’on voit partout… Quand à moi, je n’ai que très peu de souvenirs directs de cette période, j’habitais une petite ville tranquille de province, mon père ne bossait pas certes, mais très peu de souvenirs…
Bleck
11 mai 2008 at 20:57
Béa : Les pavés je l’ignorais. A ma connaissance de nombreuses rues ont été purement et simplement recouvertes d’enrobé (moins bruyant, moins glissant, et… moins traumatisant).
Fanzesca : Je ne suis qu’à demi-surpris
Bleck : Merci . J’ai déjà évoqué des souvenirs plus personnels ICI.
PS : nous avons je crois bien le même âge.
11 mai 2008 at 21:10
C’est exactement ce qui a été dit dans le reportage mais dans cet entrepôt à pavés, il y en a encore une belle “montagne” qui sont ceux de 68 ou leurs petits frères prévus pour un éventuel remplacement avant les évènements… par contre ce qui n’a pas été dit c’est pourquoi ils gardaient ceux là puisque les rues qui en été pavées sont maintenant recouvertes d’asphalte.
12 mai 2008 at 10:38
Béa : je pense que les pavés ont une grande valeur pour les travaux d’aménagements urbains, placettes, rue piétonnes, etc…
14 mai 2008 at 19:04
t’as bien fait de me faire un appel du pied, ton article est extra
sur les pavés > ils ont été recouvert purement et simplement, ceux qui seraient en stock ne peuvent venir que d’un surplus de l’époque, ou de collectionneurs qui ont engrangé dès mai 68
Dans mes souvenirs ? faut vraiment que je creuse pour éviter de faire de confusion. il me semble que l’on a écouté longtemps RTL mais comme on travaillait… le lendemain les photos je les ai vu pas à la télé que j’avais pas donc je suppose dans un quotidien quelconque…en tous cas pas dans Le Monde qui était le journal qu’on lisait etait sans photo
je crois me souvenir que les photos je les ai vu plus tard… quelques jours ou semaines, et que je suis tombée des nues de l’ampleur des dégâts dont je n’avais pas été consciente la nuit en question en écoutant RTL.
La célébrité actuelle de Cohn benditt date de ce jour + celui ou il fit le lien de la Sorbonne… mais théoriquement il a une célébrité totalement usurpé.
Oui bravo Grimaud, ç’aurait pu être un bain de sang