1973 1974 sur le front…


Puisque je vous parlais récemment d’essence, de crise de l’énergie et de 1973 aussi. C’est là que tout a commencé, non ?…

Septembre 1973, tout juste sorti du lycée, je devance l’appel sous les drapeaux. Je comptais bien obtenir une affectation planquée proche de chez moi, c’est du moins ce que me laissait entrevoir une publicité limite mensongère destinée à la jeunesse. Cette publicité disait en substance que les jeunes devançant l’appel pouvaient demander une affectation proche de chez eux… J’avais donc demandé l’armée de l’air et de préférence au Bourget-du-Lac.

Demander n’est pas obtenir ;)
La vache, j’ai du les faire rigoler avec cette histoire au centre de recrutement de Lyon, pendant mes trois jours. Je rappelle aux plus jeunes que les trois jours - qui n’en faisaient déjà plus que deux - c’était déjà clairement l’armée. Ça ne rigolait pas vraiment et ça n’avait pas grand rapport avec la JAPD pour lycéens et lycéennes d’aujourd’hui. Malgré cela, avec quelques joyeux drilles, je m’étais fait remarquer.

Est-ce pour cela qu’en fait d’armée de l’air et d’une affectation paisible à 60 bornes de chez moi, j’allais bientôt me retrouver à 15 heures de train de mon domicile grenoblois (sympa pour les perms) dans un pays étranger au climat continental, froid l’hiver et chaud l’été, en compagnie de garçons tous plus âgés que moi, qui venaient notamment du bassin houiller de Saint-Etienne, des durs parmi les durs que j’allais devoir commander un peu plus tard… pas simple !

Décembre 1973, j’ai donc mes 18 ans depuis 3 mois et demi et me voilà appelé du contingent dans les FFA à Wittlich, en Rhénanie-Palatinat (dans le Rheinland-Pfalz pour les initiés) au Nord-Est de la charmante ville de Trèves (Trier pour les intimes).

Quelques jours plus tôt, en lisant ma feuille de route pour le 42e RI MECA, je me consolais en me disant que dans RI.MECA il y avait, certes, RI (pour régiment d’infanterie) mais qu’il y avait aussi MECA (pour mécanisé), ce qui laissait tout de même augurer que je ne ferais pas que marcher :-( et que je serais aussi véhiculé dans des blindés. :-)

Un malheur n’arrive jamais seul
Oui mais voilà !… Quelques semaines auparavant, l’Égypte et la Syrie avaient eu la tentation de prendre leur revanche sur Israël. Attaquant par surprise un jour de fête religieuse, ils faillirent d’ailleurs réussir leur entreprise. La guerre du Kipur (octobre 1973) et surtout le soutien déterminant de l’Amérique et des pays occidentaux à Israël qui avait permis à l’état hébreu de rétablir la situation, avait conduit les pays arabes de l’OPEP à décréter un embargo pétrolier contre les états soutenant Israël, provoquant une panique sur l’économie mondiale, une brusque envolée des cours du brut et le spectre d’une pénurie imminente de carburants.

Ce premier choc pétrolier allait devenir par la suite un repère commode pour fixer le point de départ d’une crise économique et industrielle profonde et durable qui avait démarré en fait un peu plus tôt, dès la fin des années soixante.

Si la France n’avait pas cru devoir mettre en place des restrictions à la circulation, ce n’était pas du tout le cas dans la plupart des pays européens. Ainsi, en Allemagne Fédérale, la circulation était interdite le dimanche, sauf autorisation spéciale. La “Polizei” était présente à tous les carrefours ou presque pour contrôler les “ausweiss” (laisser-passer) qui avaient fait leur réapparition.

Dans ce contexte, ça la fichait mal évidemment, d’aller manœuvrer sans vergogne au nez et à la barbe de nos amis allemands, avec nos vieux blindés de 1956 pouvant consommer jusqu’à 100 litres de carburant… à l’heure. Et c’est ainsi, que sur les routes, les chemins et les sentiers d’Allemagne Fédérale, dans ses forêts, dans ses sapinières (quelle horreur), qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige, j’ai marché ! J’ai marché de jour, de nuit, sans discontinuer ou presque pendant six mois. J’exagère sans doute un peu mais c’est le souvenir tenace que j’en ai gardé. Mes rangers étaient devenues mes meilleurs amies.

Sur le front…
L’armée a recommencé à sortir les blindés au début de l’été 1974 à mi-chemin de mon service militaire. J’étais affecté en compagnie de combat, alors j’ai roulé, de jour, de nuit. Je me suis tapé le cul dans les VTT AMX 13, à Mourmelon, à Münsingen, à Baumholder et dans des grandes manœuvres en terrain libre dans les villages en fichant le bordel un peu partout. Mais manœuvre après manœuvre, il faut croire que le stock d’essence devait être toujours aussi impressionnant…

Un jour dans un immense camp de manœuvre, sur un parking géant, en toute discrétion, loin du regard du grand public, j’ai assisté à ce spectacle étrange et désolant. Des dizaines et des dizaines de blindés étaient alignés à l’arrêt faisant ronfler leur moteur et cela pendant des heures. La consigne du commandement était claire, il fallait à tout prix justifier de la consommation des dotations de carburants… sans doute de peur de ne pas en avoir autant l’année suivante, j’imagine. ;-)

Un rien désabusé, je repense à cette scène (obscène) à la lumière des problèmes énergétiques, écologiques et environnementaux du temps présent, dont, il faut bien le dire, tout le monde où presque se contrefichait comme d’une guigne à l’époque. Quel gaspillage !
Et encore, sans doute une goutte d’essence dans l’immense gaspillage planétaire.

En 1974, j’étais bien sur le front, le front de la connerie, un front resté ouvert depuis et où personne n’est à l’abri, ni vous, ni moi.

13 réponses à “1973 1974 sur le front…”

  1. Tifenn dit :

    Quand je vois un militaire habillé en buisson, ou en crocodile, ou en ninjas, en ville, j’ai toujours l’impression d’un canular. Le front de la connerie est vaste. Il a tendance à s’étendre. Le con.

  2. Béatrice dit :

    Tout d’abord un grand merci pour “le vieux blindé de 56″, heureusement pour moi que je ne consomme pas autant que lui… à côté avec mes 3 litres de flotte par jour je me fais l’effet d’un chameau… d’une chamelle en l’occurence.
    1973. Le choc pétrolier. Tu parles si je m’en souviens. J’étais “pencu” comme on disait à 100 kms de Marseille et normalement je devais rentrer tous les vendredis soirs à la maison… ben pour “je ne sais quelle obscure raison” je ne rentrais plus qu’un vendredi sur deux…
    Pour la guerre du kipur, exceptionnellement, les professeurs nous avaient autorisées à regarder les infos le soir pour suivre ces évènements. J’en garde un souvenir bizarre fait de contentement (de pouvoir regarder un peu la TV) et de tristesse et d’horreur (face aux images qui défilaient sur l’écran).
    Quant à ce qui est du mur de la connerie, mon papa disait souvent que tous les matins il y en avait au moins au monde qui se levait en ayant pour idée d’en repousser les limites… et que le soir il y était arrivé.
    Ce front là n’est pas prêt de s’arrêter de bouger. ;)

  3. marcus dit :

    > Tifenn, c’est sûr, la tenue cam est plus adaptée à la forêt qu’à la ville.
    Le front de la connerie s’étend en effet. Il est bon de garder toujours cela à l’esprit.

    > Béa : Vieux blindé nos AMX13 parce que comparativement à ceux de la Bundeswehr, on faisait vraiment parent pauvre et sur les terrains de manœuvre où l’on croisait d’autres soldats étrangers, on passait un peu (beaucoup) pour les romanos des forces conventionnelles.
    Ton Papa avait bien vu le problème. Mais attention lutter soi-même contre sa part de connerie, est un combat de chaque instant qu’il ne faut jamais relâcher.

    [J’en profite pour signaler que le dépôt pétrolier de La Rochelle est toujours bloqué ce matin peu avant 8 Heures.]

  4. Béatrice dit :

    Je te signale que Marseille est actuellement une ville en cours de manif intensives, tout est bloqué, pas de bus, pas de métro, pas de train, les accès sont pris d’assaut et plusieurs kms de bouchon aux portes de la ville… des autocars partout partout qui bloquent tout et tous et tout commence dans environ une heure… certaines pompes à essence sont fermées pour cause de manque de carburants… bref je vais vite aller cherche mon pain et ma salade et je reste à la maison…. enfin je verrai !!!

  5. marcus dit :

    La France , c’est shell que j’aime.
    Mais elle est citerne qu’il faut la prendre par l’essence.

  6. Gilsoub dit :

    Tiens Witlich, cela rappellerais des souvenir à mon Frangin. C’est là qu’il a fais son service en 80… Sinon, moi j’avais réussi a me faire pistonner à Montlhéry, à 30 km de chez moi, 121ieme régiment du train… Des dizaine de camion, qui pareil, dés Décembre faisais le tour de la caserne toute la journée, pour bouffer le carburant… C’est vrai que la connerie…

  7. marcus dit :

    Gilsoub, t’es un embusqué ! ;-)
    Il était dans les chasseurs méca ton frangin ?

    Remarque, quelle expérience du point de vue sociologique je ne te dis pas.

    Avec des mineurs (des gueules noires) de La Ricamarie j’étais ?
    Je ne te dis pas pour les manœuvrer.

    Le pire c’était pour les sursitaires plongés dans ce merdier. Des types de 27 piges, diplômés ingénieur qui se retrouvaient en compagnie de combat dans la biffe… :-(

  8. Gilsoub dit :

    Bah le frangin, il était instit, alors il c’est vite retrouvé dans les bureaux
    ;-)

  9. marcus dit :

    Tous des embusqués les deux frangins. :)

    Quand j’évoque cette scène surréalistement imbécile, j’entends des tas d’histoires similaires. Ce serait (c’était ?) donc bien une pratique assez généralement répandue semble-t-il. :(

  10. Darcy dit :

    “Münsingen”
    J’y étais en manœuvre en 1977 .
    J’étais pilote de char :)
    Je me souviens de cet immense camp de manoeuvre
    Un soir, nous étions avec des chars américains et anglais et c’est moi qui ouvrait la marche de ce long et lourd convoi jusqu’à ce que …
    mon AMX30 ‘Cardinal Duc’ tombe en rade …

  11. marcus dit :

    La France consacrait beaucoup de crédits à l’arme nucléaire. Son armée de 400 000 hommes en pâtissait beaucoup. La Bundeswehr nous regardait avec beaucoup de condescendance quand on partait en manœuvre pendant les classes avec nos fusils US 17 à (de 14-18) puis après avec les MAS 49-56 semi-auto.

  12. Darcy dit :

    Je me souviens que les américains rigolaient quand ils prenaient nos MAS 49-56 dans les mains (comparé à leur M16 qui étaient très léger)
    On avait l’air d’avoir sacrément du retard…

  13. marcus dit :

    On peut dire ça en effet.
    En même temps, comme tout ça, par bonheur, n’a jamais servi…