Capitalism under fire (en français)

Un article de William Pfaff publié le 29 mars 2006 dans L’International Herald Tribune
Merci à Sophie pour la traduction.

Le Capitalisme essuie le feu de l’ennemi

Paris: le mouvement des étudiants, des travailleurs et des chômeurs français accompagnés par les syndicats et la Gauche, qui ont rejoint le train en marche, s’est révélé être un mouvement spontané contre quelque chose dont l’ampleur ne me parait pas être pleinement évalué par ses participants.

Le but avoué de cette manifestation est d’obliger le retrait d’une modification mineure de la politique de l’emploi du gouvernement français. Mais cela est en train de prendre une signification complètement différente.

Les foules dans la rue manifestent contre une certaine forme d’économie capitaliste qu’un bon nombre, si ce n’est la majorité des français, considère comme une menace contre les critères de justice et par dessus tout d’égalité - cette notion radicale que la France est presque la seule à élever au rang de cause nationale, valeur centrale de sa devise républicaine : liberté, égalité, fraternité.

Dominique de Villepin, Premier Ministre, n’avait sans nul doute aucune idée des conséquences de ce qui, pour lui, apparaissait comme une petite, mais cependant constructive initiative pour l’emploi, dont le but était d’assouplir les freins actuels à l’embauche.

Il a, par inadvertance, soulevé ce que beaucoup de français considèrent comme un point central de leur avenir national, juste après qu’ils aient jugé par référendum que la future Europe et le modèle de capitalisme qu’elle proposait ne leur convenaient pas.

Ils ne sont pas les seuls dans ce cas. Un débat semblable sur les différents modèles capitalistes reste un élément persistant en Allemagne, qui souffre maintenant de problèmes d’emploi, mais aussi dans la Commission Européenne elle-même, qui, depuis que l’Union Européenne s’est élargie à 25 membres, s’est éloignée du modèle social européen traditionnel. Il en va de même pour la Grande Bretagne qui a connu mardi dernier sa grève la plus importante depuis les années 20 sur le problème des retraites.

De tout temps les Français ont été contre le ” capitalisme sauvage ” depuis que cette ” bête féroce ” est arrivée des filatures sataniques britanniques au cours du XIXe siècle, et a profité d’une traversée transatlantique pour s’établir dans un nouveau ” repaire “.

Un sondage d’opinion international récent sur la libre entreprise et le libre marché a établi que 74% des chinois trouvaient ce système comme étant le meilleur de tous contre seulement 36 % des français, (les allemands n’étant pas si loin des français que ça).

Le point essentiel est de savoir de quel capitalisme sommes-nous en train de parler ? Depuis les années 70 deux changements fondamentaux ont eu lieu dans le modèle capitaliste prédominant (l’américain).

Le premier changement concerne le fait que les enjeux économiques de l’ancien modèle capitaliste (en Amérique), version assagie post New Deal qui prévalaient à l’ouest après la deuxième guerre mondiale, ont été remplacés par un nouveau modèle de responsabilité et de but moral.

Le précédent modèle affirmait que les sociétés devaient assurer le bien-être de leurs employés, et des obligations envers la communauté (surtout, mais pas de manière exclusive, remplies par le paiement de l’impôt sur la société).

Ce modèle a été remplacé par un autre dans lequel les chefs d’entreprise sont responsables de la création à court terme de valeurs pour leurs actionnaires, ceci par le biais de la valorisation boursière et des dividendes trimestriels.

Le résultat, en pratique, est une pression constante afin de réduire les salaires et les avantages sociaux (conduisant parfois à des vols de retraites et autres délits), mais aussi un lobbying politique et une conviction publique d’abaisser les impôts sur les sociétés en direction des finances publiques et de l’intérêt général.

En clair, le système dans les pays développés s’est réorganisé depuis les années 60 pour prendre la richesse des travailleurs, et des finances du gouvernement et la transférer vers les actionnaires et les cadres.

Même si cela ressemble à un commentaire incendiaire, pour moi ce n’est qu’un simple constat. La critique actuelle sur la résistance des Européens envers la réforme est que leurs politiques empêchent leurs dirigeants de réduire et de sous-traiter le travail, afin d’augmenter la ” valeur ” de leur société. (Une manchette récente de l’International Herald Tribune titrait : Wall Street applaudit des deux mains l’accord entre AT&T et BellSouth. La fusion pourrait provoquer 10 000 suppressions d’emploi. ”

J’ai une fois appelé cela le ” capitalisme des chefs “, depuis que les chefs d’entreprise contrôlent aujourd’hui effectivement leurs conseils d’administration, sont également les plus gros bienfaiteurs du système, s’exposant seulement à la critique des dirigeants de fonds d’investissements, eux-mêmes intéressés uniquement à augmenter leurs dividendes, et non à défendre les travailleurs ou l’intérêt général.( L’américain John Bogle, dirigeant de fonds, très connu, maintenant à la retraite, a adopté mon raisonnement et le développe dans son récent livre ” The Battle for the Soul of Capitalism “).

Le second changement ayant eu lieu est la mondialisation, qui a pour effet dévastateur sur la société des pays développés, de mettre en compétition les travailleurs avec ceux des pays les plus pauvres sur terre.

Nous ne devons pas continuer avec ce que je trouve être un problème très complexe, en n’oubliant pas ” la loi inflexible des salaires ” de l’économiste classique David Ricardo (1), qui déclare qu’en période de compétition des salaires et d’offre de travail illimitée, les salaires chuteront au point ultime de survie.

Il n’y a jamais eu auparavant d’offre illimitée de travail. Il y en a maintenant, grâce à la mondialisation - et le processus a tout juste commencé.

Il me semble que ce trouble européen annonce une brèche inquiétante dans la compréhension des politiques et des sociétés des conséquences humaines d’un modèle capitaliste qui considère le travail comme une matière première et qui élargit cette concurrence des prix pour cette matière première au monde entier.

A long terme, il pourrait y avoir des implications politiques plus sérieuses que ce que les étudiants politisés français soupçonnent. Ce qui tendrait à prouver que le mouvement réactionnaire voire luddite (2) serait prémonitoire.

(1) David Ricardo: (1772-1823) économiste anglais du XIXe siècle qui a contribué à élaborer les bases de l’économie classique.

(2) Mouvement luddite: Ned Ludd, personnage historique ou mythique anglais de la fin du XVIIIe début XIXe siècle. Il aurait été à la tête d’un mouvement qui a combattu le progrès mécanique autour des années 1810 qui supprimait ainsi des emplois. - Anarcho-syndicalisme.